Il était une fois deux danseurs dont les destins respectifs ne cessaient de s’entrecroiser.
Sheen était une personne complexe, ses pensées serpentaient dans des territoires lointains et inconnus. Elle résolvait des énigmes dont seule elle avait toute la portée. Elle cherchait un sens là où d’autres ne font que passer. Sa curiosité et son désir d’apprendre la menaient à considérer tout être et toute chose comme digne d’intérêt. Sa danse se faisait l’écho de cela. Ses mouvements étaient nombreux, précis et plein de sens. Elle s’inspirait du monde qui l’entourait pour inventer sa propre langue, ses propres enjeux.
Ylong était un être imprévisible, pour tous il était un étranger, dont les paroles, les actes ou les gestes étaient souvent incompréhensibles. Il pouvait même faire peur par des mouvements ou des pensées brusques qui semblaient sortir d’un volcan en constante activité. Et pourtant, malgré lui et ceux qu’il côtoyait, il suscitait la fascination et l’intérêt ; il résidait en lui une lumière éclatante qui réchauffait et inspirait celles et ceux qui le côtoyaient. Sa danse était à son image, imprévisible, brusque et parfois sombre. Elle était le produit d’éruption solaire qui fascine tout autant qu’elle terrifie.
Malgré leurs différences, il était étrange de constater que leurs pensées convergeaient ; comme s’ils étaient inspirés par les mêmes choses, les mêmes sujets sans jamais se parler ou réellement s’influencer. Leurs chemins étaient parallèles et de temps en temps, un rire, un pleur ou une exclamation passaient à travers le mur qui les séparait. L’un comme l’autre avait pu désirer s’éloigner de ce mur, prendre un chemin tout autre, pour ne plus entendre cet inconnu qui ne peut pas être rencontré. Mais leurs curiosités les amenaient souvent au pied de cette frontière, où la route continuait plus loin dans des territoires réservés. Ils ne voulaient pas se voir mais leurs envies passaient par l’autre. Étrange situation pour celui ou celle qui tourne le dos à l’endroit où ses pas le conduisent.
Un jour, encore une fois, ils se croisèrent mais cette fois, plutôt que de fuir, lassés par la course, ils décidèrent de communiquer par leur langage commun, de danser.
Tout d’abord, cela fut confus. Chacun dansa dans son coin, voulant s’approcher mais craignant trop de le faire.
Ils auraient alors pu abandonner, se serrer la main et continuer leurs chemins.
Mais ils persistèrent, quitte à se rencontrer autant s’accrocher.
A force d’approche et de mimétisme, pour mieux se connaître, ils cherchèrent les mouvements partagés ; ceux qui les liaient. Mais ils étaient assez dissemblables et cela se révéla être une danse très simple, comme lorsque deux étrangers parlent une langue commune qu’ils connaissent peu.
Ils auraient alors pu abandonner, se serrer la main et continuer leurs chemins.
Mais ils persistèrent, quitte à se rencontrer autant s’accrocher.
Au bout d’un temps, ils se lassèrent, leur danse répétitive était très loin de la folie qui les animait chacun. Et c’est à ce moment que l’un d’entre eux osa ajouter un de ses mouvements.
Mais l’autre prit peur, se dit que c’était le premier signe de la fin, qu’ils reprenaient des voies différentes.
Ils auraient alors pu abandonner, se serrer la main et continuer leurs chemins.
Mais ils persistèrent, quitte à se rencontrer autant s’accrocher.
Aller au-delà de ses peurs, de ses projections et approcher l’autre pour le comprendre non pas à la surface mais en profondeur. C’est ainsi que petit à petit, chacun ajouta des mouvements, des touches de ses propres danses. Non pas pour imposer à l’autre sa vision mais pour créer ensemble un monde commun. Un univers qui ne serait pas l’intersection de ce qu’ils partageaient mais leurs unions ; un territoire d’une richesse infinie.
Bien sûr tout cela n’aurait pas été possible sans le désir intérieur de danser avec l’autre. Et que cette danse, aussi bizarre soit-elle pour les autres, était la source d’un bonheur simple et enfantin.
Deux êtres dissemblables mais dont les destins respectifs ne cessaient de s’entrecroiser pour finalement fusionner dans une danse folle et inspirée.