Petit-être

Seul.

Assis au bord de la falaise, Petit-être attend.

Tous les matins, il voit les bateaux partir.
Tous les soirs, il les voit revenir.

Ils passent près du phare, celui qui éclaire la nuit, qui guide et protège les voyageurs.

Avant qu’il ne fasse jour, avant même les premières lueurs, Petit-être est debout.
Habillé chaudement, un casse-croute dans son sac, il sort de son trou et va vers l’océan.

Au cours de sa marche, au loin, il entend, il reconnait le ressac. Celui des vagues qui rencontrent les rochers noirs et se dispersent à leur contact.

Petit-être n’a pas peur de la pluie, ni du temps gris ; il aime le vent dans ses cheveux, la bruine sur son visage et l’odeur de l’embrun. Il aime entendre les gouttes qui tapent sur n’importe quelle surface. Cela le repose, le calme, l’endort.

Petit-être s’est tout de même construit un abri, creusé dans le sol, renforcé par des planches. Il peut s’y lover contre terre, face à la mer.
Qu’importe alors les grosses tempêtes, les orages, Petit-être est là.
Assis au bord de la falaise.

Chaque jour, avant le départ des navires et après leurs retours, Petit-être est là.
Il est là depuis qu’un navire partit.
Et qu’à son bord se trouvait Maline-et-jolie.
Petit-être avait eu un pincement au cœur, la première fois qu’il la vit. Au début, il n’avait rien dit, puis il avait tout dit.
Mais Maline-et-jolie, elle, n’avait rien ressentit. Néanmoins, nulle cruauté dans ses mots, Petit-être avait compris : elle l’aimait bien mais pas comme lui.

Maline-et-jolie était partie, un matin de tempête. Elle avait quitté le petit port vers le grand large.

Le premier soir, elle ne revint pas. Petit-être s’inquiéta, tous comme les autres villageois.
Le lendemain non plus, tout comme les jours qui suivirent.

Au fur et à mesure, tous se firent une idée : elle a coulé ou elle est partie.
Bref, Maline-et-jolie ne reviendra plus ici.

Petit-être, lui, allait au bord de la falaise, avant le départ et après le retour des navires. Il guettait le petit bateau de bois aux voiles blanches de Maline-et-jolie. Au fond de son cœur il savait, elle pouvait se perdre mais pas sombrer. Maline-et-jolie avait une force extraordinaire, capable de la porter sur les plus vastes mers.
Ce n’était pas une pêcheuse, de la côte ou du large, c’était une aventurière.
Petit-être savait, qu’elle reviendrait. Alors, il attendait.

Et un jour, alors que la mer était plate. Petit-être vit de grandes voiles blanches refléter le soleil à l’horizon.
Il se leva, mit la main au-dessus de ses yeux. Jamais il n’avait vu un vaisseau comme celui-ci.
Plus le temps s’égrena, plus les toiles semblèrent s’approcher, devenir immenses.

Petit-être prit sa longue-vue et vit. Un grand navire au bois noble et voiles blanches. Tout en finesse et délicatesse mais qui par sa vitesse, montrait toute sa puissance.

Rapidement, le magnifique bateau fut ancré près du port et une navette s’approcha. C’est là que Petit-être reconnu Maline-et-jolie, forte et fière.
Il était heureux, il l’avait dit : il savait qu’elle reviendrait, et n’avait pas périe.

Petit-être aurait pu courir au village, lui sauter dans les bras. Mais Petit-être savait, qu’elle ne revenait pas pour lui.
A côté d’elle se trouvait un homme droit dont les traits du visage trahissaient gentillesse et félicité.

Tous les villageois explosèrent de joie, et lancèrent les préparations de la plus grande des fêtes qui n’avaient jamais été faites.
Le soir venu, tous les bateaux rentrèrent et les pêcheurs rejoignirent la danse. Jamais au village, on ne s’amusa autant, jamais le festin ne fut plus beau.

Petit-être, lui, resta tourner vers l’océan. Le regard perdu dans les étoiles et dans leur miroitement, des paillettes de lumière sur une mer d’huile.

Petit-être entendait au loin, les éclats de rire et les pétards. Et même s’il était loin, lui aussi se réjouissait. Mais il savait que là n’était pas sa place.

Après quelques jours d’allégresse, Maline-et-jolie repartit. Petit-être regarda les grandes voiles s’éloigner. Et ne put garder cette larme qui glissa, sur ses joues empourprées.

Depuis, Petit-être continue, il se lève avant qu’il ne fasse jour et reste bien après le retour du dernier navire.

Petit-être attend.

Seul.

Il attend la rencontre du ciel et de la mer. Car au fond de lui, une conviction s’est inscrite. Un jour, il comprendra, il saura, lui aussi, comment naviguer. Mais non sur les flots mais sur la voie lactée.
Car là est son aventure, là se trouve son voyage. A travers l’espace, Petit-être sait qu’il brille une étoile. Un phare, loin, où deux paires d’yeux, comme les siens, scrutent le ciel dans le but de se rencontrer.

Il sait que tout se fera au croisement, entre la terre et le ciel, dans le miroitement de la mer. Qu’il suffira d’un regard, pour tout mouvoir. Pour déplacer deux cœurs battants comme l’écho du ressac sur les rochers noirs.

Petit-être attend seul, oui, mais il explore, il navigue, il traverse des mondes que nul n’a jamais rencontré. Il suit son chemin, écoute son cœur qu’il lui dit chaque matin avant les premières lueurs, que ce jour, peut-être, sera le bon.

Puis le soir, triste, il s’endort mais toujours avec l’espoir que demain, sera le bon.

Petit-être attend, le cœur battant, au même rythme qu’une étoile binaire.

4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Avatar de Wadoux Michelle Wadoux Michelle dit :

    Ah c’est beau bizoux

    1. Avatar de borlnov borlnov dit :

      Merci 🙂 Bizoux à toi aussi !

  2. Avatar de ravenhill111 ravenhill111 dit :

    Très belle fable à la Saint Exupéry, visuelle et évocatrice comme une bande dessinée.

    1. Avatar de borlnov borlnov dit :

      Pleins de beaux compliments, merci à toi ! 🙂

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