Déjeuner chez mamie

Que j’aime ces journées passées entre cuisine, amour et bonne humeur. Qu’importe le nombre de convives, les absents ou les présents, le rire réchauffe tous les cœurs. Il passe comme une brise entre chaque main, laisse à chacun le droit de briller, d’être soi sans être jugé. Rien n’a d’importance, seul compte le moment présent.
Qu’importe le temps, le soleil, la pluie, l’orage, la tempête, c’est toujours une journée flamboyante où les mets succulents dansent sur une table magiquement dressée.
Tout se prépare la veille, mais aussi des semaines à l’avance, quel sera le menu ? Des coquilles Saint-Jacques au Safran, avec une fondue de poireaux ? Mais est-ce que le poissonnier de chez Valentin aura de belles coquilles ? Ou vaudrait-il mieux aller au marché de Talensac à Nantes ? Cela me donne une idée, nous pourrions faire un Sandre au beurre blanc ? Ah non, l’année dernière déjà, nous avions fait du bar… Peut-être un poulet de chez Martial, ceux qui sont gros comme des dindes et dont la chair est si ferme qu’il faille se battre avec les os ? Ou alors une fondue bourguignonne ou un rôti de bœuf de chez Chantal ?
Qu’importe mes enfants, qu’importe ! Nous savons déjà que cela sera délicieux, que le produit sera frais et choisis avec soin.
Et puis la veille, un de nous ira aider mamie à mettre une ou deux rallonges sur la grande table du salon, celle où l’on ne mange que pour les grandes occasions. Tout en riant (parce que la vie est belle !), nous mettrons la nappe, discuterons pendant de longues minutes, et très sérieusement, du meilleur emplacement pour chaque assiette. N’y a-t-il pas un risque pour qu’un genou vienne percuter le pied de table ? « Faudrait pas qu’il me casse la table, quand même ! Où est-ce qu’on mangerait ?! Ah ah ! Bah oui, mon gars ! ».

Le jour même nous arriverions un peu plus tôt pour aider et telle une pile électrique, un jouet remonté sur ressort, mamie serait en même temps à la cuisine travaillant sur 3 plats, au salon à installer les bouchées apéritives (achetées chez le charcutier de Vallet, pour une partie, et chez Picard, pour une autre, « parce que ce sont les meilleurs dans leurs catégories ! » ; mamie distribuant les médailles d’or avec le soin des meilleurs chefs) et au sous-sol pour remonter l’eau plate et « qui pique ». Elle nous donnerait des petites missions que nous accomplirions avec la plus grande des rigueurs, parce que tout est bon chez mamie et que nous voulons lui faire honneur.

Arrive au fur et à mesure les convives. Nous nous embrassons, parlons fort, cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus ! Un an pratiquement ! Déjà ? Le temps passe vite ! Mamie surveille les petits fours, papi confie, avec le bonheur de la transmission, la tâche d’ouvrir le champagne à son petit-fils, qui ne cesse de grandir. Les deux ont les yeux qui brillent, c’est un honneur, une marque de respect. Tout le monde s’installe autour de l’âtre et de la petite table aux canards, on apporte des chaises, on fait cercle. « Et alors toi ? Où en es-tu ? Ah oui ! Rohlala… Une future championne ! ». Papi use du second degré et met tout le monde en valeur, mamie est toute en énergie positive. Les hôtes nous régalent de leur chaleur humaine, ils sont heureux de tous nous voir, que l’on passe ce moment ensemble. Alors danse les gigots, les viandes raffinés, les poissons tout frais pêchés, explose les desserts sucrés, reprend du fromage, je sais que c’est ton préféré !

Et le temps passe, on fait la vaisselle dans un tourbillon, mamie ne cesse de dire : « laisser ! Laisser ! Je ferais ça demain ! J’ai bien tout mon temps ! », mais en rebelles que nous sommes, nous n’en faisons qu’à nos têtes et lavons les verres, faisons briller les plats. C’est bien la moindre des choses !
Pendant ce temps-là, d’autres sortent un paquet de cartes et on lance une partie de belotte ! Mamie sort des clémentines dont le goût est toujours unique, où peut-elle bien trouver ces fruits au goût si délicieux ?
Aux cartes, l’un prend tout le temps, alors qu’une autre a toujours du jeu. On rit, explose de joie, on se taquine : « mais pourquoi t’as fait la passe ! », rien n’est grave, on ne fait que s’amuser ! Dans la cuisine, ceux à la vaisselle parle de la vie, de l’année passée et des plans futurs. Le temps passe ainsi dans la chaleur douce du foyer.

Malheureusement, il faut partir, c’est ainsi : toutes bonnes choses ont une fin, on s’embrasse, on se dit à la prochaine fois ! Mamie sort la charcuterie (achetée chez deux charcutiers différents, parce que l’un a des rillettes délicieuses alors qu’un autre à le meilleur pâté de lapin) et nous propose une nouvelle belotte avec ceux qui sont encore là, allez ! C’est reparti ! On remet le couvert, sort le champagne non bu, on fait comme si on avait faim mais faut dire, c’est vrai qu’elles sont bonnes ces rillettes d’oies…

Mais… Même si nous essayons de gagner du temps, il faut tout de même mettre fin à cette journée et avec des grands signes de mains, des bisous bruyants, les oiseaux s’envolent du nid.

Ainsi, d’années en années, cette journée se répète mais n’allez pas croire que tout est figé, au contraire ! On s’adapte : même si la maladie nous gagne et que le temps nous rattrape, les nouvelles générations prennent le relais, c’est eux désormais qui apportent le déjeuner, les coquilles, les huitres, le foie gras, les plats ! Papi ne peut plus se déplacer ? Ah ah ! Qu’importe, tu n’auras qu’à mettre la table, nous viendrons avec tout ce qu’il faut ! Quelqu’un arrive ? Viens installe-toi, on est au fromage, tu en veux ? Non ? T’es sûr, il y a du Saint-Nectaire ? Il est au lait cru, on est allé le chercher au marché d’Angers. S’il est bon ? Faut goûter pour le savoir ! Ah ah, ah je le savais ! Viens, viens, entre dans la danse, ris avec nous, vis avec nous cette fenêtre partagée avec vue sur un jardin ensoleillé.

Il est beau ce moment, il est tendre cet instant, quelle joyeuse journée celle passée avec ceux que nous aimons.

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