22h52, la nuit s’est abattue sur la ville. Une pluie battante tombe à l’extérieur, le ciel gronde. Il est assis à une chaise pianotant sur le clavier de son ordinateur. Il a un projet à finir et il ne lui reste plus que quelques jours. Son cœur tape dans sa poitrine, sa gorge est serrée, il est proche de la crise d’angoisse. Il se dit qu’il ne va pas pouvoir y arriver, qu’il va tous les décevoir.
Soudain, la sonnette retentit dans le vestibule. Ses doigts s’arrêtent au-dessus des touches, a-t-il bien entendu ? A nouveau, elle sonne. Il se lève avec précaution et se dirige lentement vers l’interphone, se demande qui peut le déranger à cette heure.
“— Bonsoir ! Je… Je suis désolée de te déranger aussi tard, mais j’ai senti que c’était le moment que je devais… On peut se parler ?”
Il repose le téléphone sur son socle, les yeux dans le vague, courant en tous sens.
Quoi ?
A nouveau la sonnette résonne.
“— Je sais que cela fait très longtemps mais je dois te parler. Ce ne sera pas très long, enfin je sais pas… Mais il faut qu’on se parle !
— Non…
— S’il te plait. C’est important.”
Elle s’assoit sur une chaise, face à lui. Elle a de la peine sur son visage, elle parait désolée. Lui a les bras croisés, toujours sous le coup de la surprise, une mauvaise surprise.
“— Je sais qu’après tout ce que tu as vécu, tout ce que nous avons vécu, tu ne souhaites plus me revoir, m’oublier. Comment pourrais-je t’en vouloir…
— Que veux-tu ? Hein ?! Encore prendre pied dans ma vie, te nicher au fond de mon cœur pour profiter des bons moments, puis m’abandonner quand cela deviendra difficile ?!
J’en ai marre de toi, de ce que tu me fais miroiter ! Tu es toujours là pour souffler des vents d’espoirs mais jamais quand on me crache au visage. Jamais quand on me laisse comme une vieille chaussette… Parce que je ne suis jamais assez… ou alors trop… “
Avec un air contrit, elle pose sa main sur son bras. Elle est chaude, douce, réconfortante. C’est agréable.
Il arrache son bras.
“— Non !”
Il se dresse, rouge de colère.
“— Non !! Je ne veux plus ! Je sais que je suis une merde, une goutte dans un nuage, un lambeau dans une décharge !
On me prend et on me jette, comme si je n’étais qu’un objet, un truc qu’on peut utiliser pour grandir soi-même. Je ne suis qu’un personnage secondaire dans la vie des autres !
Mais je ne demande rien à personne ! Cela fait longtemps que je ne demande plus rien à personne… On me porte au nu avant de mieux étaler ma face contre le trottoir : C’est toi qui me pousse à faire ça. J’ai projeté plein de trucs sur toi mais tu ne ressembles pas à ce que je voulais. T’es un sale type, un menteur !
J’suis qu’un mec qui a vu de la lumière dans le bordel, qui a cru y trouver de la chaleur. Mais qui doit maintenant payer de son corps, de son temps, de son énergie pour rembourser chaque degré qu’il l’a réchauffé. Où est ma joie, où est mon bonheur…”
Il s’écroule sur sa chaise, le visage dans ses mains.
“— Je veux juste qu’on me laisse tranquille…”
Elle fait le tour de la table et s’approche de lui, des larmes dans les yeux. Avec douceur, elle l’entoure de ses bras.
“— Je suis désolée. Désolée que tu penses tout cela. Tu sais… Je ne suis jamais vraiment partie.”
Il relève sa tête couverte de larmes pour la dévisager.
“— J’ai toujours été là, aussi dans les mauvais moments. C’est vrai que tu n’as pas toujours eu une vie facile, que celle-ci a pu te conduire à croire que tu ne valais rien, que j’étais partie.
Tu as certainement rencontré de mauvaises personnes, des personnes qui se cherchaient elles aussi et t’ont laissé de côté. N’ont pas cherché à démentir les mensonges que tu racontais, les insultes que tu t’adressais. Peut-être même ont-il appuyé là dessus et que toi-même tu as cherché leurs compagnies, parce que pour toi elles étaient les seules à te comprendre réellement, à voir ta supposé médiocrité, ton rien.
Mais n’as-tu pas entendu ?
N’as-tu pas entendu toutes celles et ceux qui t’ont encouragé, qui t’ont aimé et que tu as repoussé ? Parfois même blessé ? N’as-tu pas senti leurs sollicitudes ?
— Je ne mérite pas cet amour… S’ils m’aiment, c’est qu’ils veulent des choses de moi… des contreparties. Cela ne peut pas en être autrement, ce n’est pas possible…
— Oh mon grand… Si tu savais à quel point tu te trompes… S’ils veulent une chose, c’est celle de te voir heureux. De te voir sourire, vivre enfin, déployer tes ailes. Ne vois-tu pas leur amour absolu ? Ne sens-tu pas la chaleur qu’ils dégagent ? Ils s’en foutent que tu réussisses ou que tu échoues…
Quelles souffrances tu t’affliges…
Ne sais-tu pas que des personnes merveilleuses t’aiment ?
Ne sais-tu pas que je t’aime ? Que je ne veux rien de toi, juste être là et que l’on soit ensemble ?
Laisse moi entrer, laisse moi nous rassembler.
Moi, celle que tu as laissé de côté,
Que tu as piétiné, martyrisé,
Moi,
Ton estime de soi.