Elle marchait dans les allées à travers une suite de jardins. Elle avait l’air de flâner mais son pas était sûr. Ici et là, elle s’arrêtait quelques instants pour admirer une fleur, un arbre ou une plante qui sortait de terre. Mais à chaque fois son arrêt durait peu de temps et aussitôt elle reprenait son chemin, toujours dans la même direction.
Et plus elle avançait plus ses haltes étaient courtes et sa feinte déambulation rapide.
Soudain, elle s’arrêta, le cœur battant, face à un petit jardin.
La plupart des jardins du quartier avaient des murets à hauteur de taille, cela avait un but double : permettre aux visiteurs de contempler les lieux et faire des commentaires flatteurs, tout en rendant impolie toute intrusion curieuse. Mais celui-ci était entouré d’un simple grillage ballant, et il ne paraissait pas très compliqué de l’enjamber pour entrer. C’est d’ailleurs ce qui avait dû se produire pour que le grillage pende autant.
La femme s’était arrêtée et semblait perdue. Il lui semblait reconnaître les lieux mais tout avait changé : c’était devenu un terrain vague avec quelques fleurs et bosquets ici et là.
“– C’est malheureux, si vous saviez…”
Surprise, la femme se retourna vivement. Face à elle se trouvait une jardinière, un chapeau de paille sur la tête et une petite bêche dans sa main droite gantée. Elle était debout derrière le mur de son jardin.
Dans sa précipitation, la femme n’avait pas regardé autour et avait cru être seule.
La surprise sur son visage ne sembla pas perturber la jardinière qui continua de parler.
“– C’était un très beau jardin avant ; sauvage mais resplendissant. A l’anglaise, comme on dit.”
La femme avait profité des yeux vagues de son interlocutrice, perdus dans le jardin, pour reprendre contenance.
“– Oui, je m’en souviens bien… C’était un jardin mignon en effet, à sa manière.
– Ah ! Vous le connaissiez ?”
La jardinière mit beaucoup d’effort pour cacher sa curiosité derrière la question badine.
“– Oui, oui… J’y suis venue, il y a quelques années. Et…”
La femme s’arrêta, elle jugea du regard son interlocutrice : était-elle une femme digne de son récit ? Était-ce une de ces personnes qui n’écoute que pour avoir plus de temps pour parler ? Son instinct la poussait à lui faire confiance.
– … comme j’étais de visite chez des amis, j’ai eu envie de revenir ici.
– Mmh…”
Il y eut un silence. La femme ne savait pas comment poser la question.
Au bout de quelques instants d’intense réflexion, elle la sortit aussi rudimentaire qu’elle l’avait pensé.
“– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Ah… C’est une très simple et triste histoire…”
Avec une certaine maîtrise, la jardinière laissa planer le suspense. C’était comme si elle avait acquis une forte expérience en racontant cette histoire maintes et maintes fois, et qu’elle savait désormais où placer les temps d’arrêt.
“– Ce jardin appartient à un monsieur ; très gentil d’ailleurs. Je tiens à le souligner parce que beaucoup de personnes le font passer pour un ermite ou un fou. Alors, c’est vrai il est un peu timide et peu causant aux premiers abords, mais toujours prévenant et attentifs aux autres.
– Oui, quelqu’un de bien…
– Vous le connaissez ?”
Avec une rapidité fulgurante, la jardinière avait sauté sur l’occasion pour rassasier sa propre curiosité.
La femme réfléchit : devait-elle feindre une forme d’indignation ? Puis, elle se dit que c’était de bonne guerre : elle-même posait des questions.
“– De loin, seulement.
– Mmh…”
La jardinière sembla peu convaincue mais continua.
“– On ne le voit plus beaucoup maintenant. Il vient de temps en temps pour nettoyer le jardin mais c’est assez rare et il reste peu de temps…
Et puis… Entre nous… Ce n’est pas assez, parce que le jardin s’abîme tout de même. Je pense qu’il le sait aussi, un connaisseur comme lui… Mais il me donne l’impression de vouloir simplement repousser le moment où il devra faire un choix.
– Un choix ?
– Oui, entre tout reconstruire ou définitivement abandonner.”
Les deux restèrent pensives quelques instants avant que la jardinière reprenne.
“– J’ai une théorie à ce sujet, mais mon mari pense que j’affabule.”
Avec un léger sourire, la jardinière laissa un temps.
“– Mon mari pense qu’il a dû changer de travail ou de domiciliation et que venir ici est trop compliqué pour lui. Ou qu’il a de nouvelles activités et qu’il n’a plus le temps. Ou même qu’il a fait un burn out et que ça ne tourne plus très rond. Mais… je pense que c’est plus simple que cela encore. Derrière ses silences, on pouvait lire une forme de sensibilité et ça ne m’étonnerait pas qu’il ait perdu quelqu’un de proche, un deuil certainement…
– Ah…”
La jardinière garda son regard fixé sur la femme, peut-être en savait-elle plus qu’elle ? Mais la femme ne disait rien.
Après un moment de silence, elle reprit.
“– En tout cas, tout s’est enchaîné assez rapidement. A partir d’un moment, il est venu de moins en moins souvent et quand il était là, il n’était pas à ce qu’il faisait, comme si ses pensées étaient ailleurs… dans un autre jardin !”
La jardinière eut un rire de l’image qu’elle venait d’avoir, comme si c’était la première fois dans ses nombreuses narrations qu’elle trouvait ce bon mot.
“– Et quand on y pense c’est vraiment dommage, parce qu’il avait du talent… Enfin… Si on considère que ça existe bien sûr !”
La jardinière adressa un sourire entendu à la femme, pour voir si elle faisait partie de ceux qui pensaient que seul le travail comptait.
“– Je ne sais pas trop comment expliquer son travail mais c’est comme si de choses simples…
– … il en tirait de la beauté. Une forme d’authenticité.
– Oui, c’est ça ! Les plantes qu’il faisait pousser n’était pas extraordinaire en elle-même : ce n’était pas des fleurs exotiques mais il savait les mettre en valeur. Et puis, sa manière enjouée d’être, son innocence…
– sa naïveté…
– … c’était quelqu’un de solaire.
– Oui…”
La femme avait baissé le regard, perdu dans ses souvenirs.
“– Vous semblez l’avoir bien connu.”
Ce n’était pas une question.
“– Oui… Un ami.”
Son regard remonta, ferme : elle n’en dirait pas plus.
“– Il y a un couple qui vient souvent avec lui lorsqu’il vient. Peut-être que vous les connaissez ? Ils pourraient peut-être vous expliquer ce qu’il s’est passé ?
– Je ne sais pas… Je ne le connaissais pas vraiment…Ni ses autres amis…”
La femme ferma son visage, un air triste commença à se dessiner sur ses traits. La jardinière sentit sa peine poindre.
“– Vous savez…
Je trouve que même dans son jardin on retrouve son goût pour le secret.”
La femme rouvrit son visage, interrogative.
“– Son jardin, c’est le plus ouvert du quartier, il suffit d’enjamber la clôture et n’importe qui peut entrer.
Ce qui arrivait assez souvent, je me souviens de groupes de promeneurs qui se permettaient d’entrer, piqués par la curiosité. Mais il a plein de petits secrets… Des petites cachettes où il avait planté deux ou trois fleurs bien placées, et qui ne pouvaient s’apprécier qu’avec un certain angle.”
La femme était accrochée aux paroles de la jardinière. C’était la première fois qu’elle entendait parler de cela.
“– Que voulez-vous dire par là ?
– Eh bien, il me l’a montré une fois, et juste une cachette. Je n’en connaissais aucune autre.
Il créait des scénettes sur plusieurs plans, une sorte de théâtre d’ombres ou de diorama. Et pour les voir, il fallait se tenir à un endroit précis en regardant dans une direction donnée. Et cela changeait tout !
Le coin qu’il m’a montré, au départ, je le pensais simple et assez peu ornementé. Mais il m’a fait regarder à travers le trou d’un buisson, que je pensais dû au hasard, et là j’ai vu quelque chose de magnifique ! Un mélange de couleurs, de formes, une sorte d’explosions florales figées.
– Ça y est encore ?”
La curiosité de la femme était piquée à vif.
“– Je ne pense pas… Le parterre tout sec que vous voyez là-bas en faisait partie. Cela ne devrait plus fonctionner… Mais…”
La jardinière se tut, feignant la réflexion.
“– Mais ?
– Je pense qu’il continue d’en faire. Même s’il s’occupe peu de son jardin, je le vois toujours aux mêmes endroits. Et…”
La jardinière tendit un sourire de jeune fille.
“– Il ne faudra pas lui répéter, mais… je suis allée voir.
Je n’ai pas réussi à trouver le bon angle. Pourtant je suis convaincue que cela fait partie de ses endroits “magiques”.
– Et à quel endroit est-ce ?
– Là, au fond, à côté du banc…”
Du banc, du banc, du banc… Le fameux banc, là où ils s’asseyaient et discutaient pendant des heures. Le banc, ce banc.
“– Est-ce que ça va ?
– Pardon ?
– Cela fait quelques minutes que vous ne dîtes plus rien, que vous êtes pensive, vous allez bien ?
– Oui, pardon… J’étais ailleurs, je pensais à… d’autres choses.”
Elles sourirent. C’était un petit mensonge dont aucune n’était dupe mais qu’ils leur convenaient toutes les deux.
“– Vous savez… Depuis tout à l’heure, vous me faîtes penser à quelqu’un… J’ai la sensation de vous avoir déjà vu.
– Ah !”
Un frisson glacé couru le long de sa colonne vertébrale.
“– N’est-ce pas vous qui aviez le jardin de l’autre côté de la ville ? Celui avec les grands murs, d’où naissent les somptueux chants d’oiseaux ?”
La femme parue rassurée.
“– Si, oui. Je l’ai toujours.
– Ah. C’est bien ce que je pensais.
J’habitais dans le quartier à l’époque et il m’a semblé vous avoir vu sortir de ce jardin… Je suis désolé, si je change de sujet ! Mais cela me revient d’un coup.”
La jardinière rougit, un peu confuse.
“– Non, non ne vous inquiétez pas. Ce jardin est bien le mien.
– Est-ce vous qui l’avez fait construire ? Pardon, si je suis trop curieuse ou rentre dedans, mais je me suis toujours demandé pourquoi les murs de ce jardin étaient si hauts, comparé aux autres jardins bien sûr. ”
La jardinière était mal à l’aise, elle sentait qu’elle dépassait les limites de la bienséance mais la femme fit l’effort de lui répondre.
– En vérité, ce n’est pas moi qui l’aie choisi. J’en ai hérité. Ce n’est pas quelque chose qui m’allait au départ, et puis… par la suite j’ai décidé de faire avec ce que j’avais.
C’est souvent comme cela, n’est-ce pas ? Nous n’avons jamais vraiment ce que nous voulons, et le mieux à faire c’est d’accepter ce qui est déjà là, à soi.
L’adopter et faire au mieux.
– C’est vrai… Très vrai…”
La femme regarda très rapidement son bras nu comme s’il portait une montre. Elle se rendit rapidement compte de l’absurdité de son geste et rougit. Elle décida de poursuivre dans son intention première.
“– Je suis désolé mais je vais devoir vous laisser.
– Non, ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de soucis ! Ça m’a fait plaisir de parler avec vous.
– Oui moi aussi.”
Leurs paroles étaient franches. Mais la femme sentait qu’il était temps pour elle de s’en aller.
“– Je pense que je vais tout de même jeter un coup d’œil au banc avant de partir. Je m’en voudrais de rater cela.
– Oh vous pouvez y aller, après ce que je vous ai confié, ce n’est pas moi qui vais vous en empêcher !”
Elle rigola, la femme sourit. Elles se dirent au revoir. Et tandis que la jardinière replongea dans son parterre, la femme quant à elle enjamba la clôture.
Elle avança sur le sol à nu, une terre sèche sans herbes, sans fleurs et se dirigea vers le banc. Contrairement aux différentes petites allées qui avaient existé, le banc paraissait aussi propre et entretenu qu’avant.
Elle s’assit avec précaution dessus et tourna son regard. Elle se souvint qu’à droite, il y avait son arbre favori, ce qu’elle préférait du jardin. Elle avait dû lui en parler car lorsqu’elle porta ses yeux vers lui, elle fut éblouie.
Toute la beauté restante du jardin était là. Elle comprit ce qu’avait voulu lui expliquer la jardinière.
Cet homme avait des secrets et ces secrets n’étaient pas là pour cacher des crimes ou des forfaitures mais sa sensibilité. Et que d’émotions… C’était presque trop.
Presque.
Elle ne put s’empêcher de laisser glisser une larme, puis une deuxième et enfin tout coula. Un gros chagrin la saisit. Elle se leva dans le flou et d’un pas rapide, quitta le jardin.
“– Vous l’avez trouvé ?
– Pa… Pardon ?”
La jardinière qui n’avait rien raté de la scène, n’avait pourtant pas pris conscience de l’émotion de la femme. Elle s’en rendit soudainement compte et d’un rapide saut par-dessus le mur de son jardin, tendit un mouchoir en papier.
“– Merci… Je suis désolé…
– Ne soyez pas désolé, il n’y a aucun mal.
– Je n’aurais… Je n’aurais jamais cru…
Il m’a souvent invité ici mais je n’avais jamais soupçonné cela chez lui… Je trouvais suspect qu’il m’en montre autant… Moi qui n’expose jamais… Peu de personnes entrent dans mon jardin. D’extérieur les gens, et même ceux qui y sont déjà entrés, pensent qu’il est austère, dur avec beaucoup d’astuces et d’intelligences mais très peu de délicatesses. Pourtant c’est faux, totalement faux, s’ils connaissaient la sensibilité, la fragilité, …”
Elle renifla un gros sanglot venu du cœur.
“– Il n’y ait jamais venu. Je ne l’ai jamais invité. Pour pleins de raisons… Mais pourtant…
Il l’a désiré. Il m’a toujours dit que mon jardin devait être magnifique, qu’au-delà des murs, il avait pu en deviner les contours et que lui, plus que quiconque savait ce que c’était de cacher pour se protéger.
Et c’est maintenant que je comprends… Il cachait lui aussi, mais différemment…
Je parle, j’en dis trop… Pardon.
– Non, non, au contraire, il faut toujours dire ce que l’on a sur le cœur.
Vous savez…
On ne doit jamais se sentir obligé de partager un jardin. Au contraire, un jardin c’est à soi. Nul autre que nous sait comment s’en occuper, comment le travailler, le faire rayonner. Il y a de la magie là-dessous, une magie forte, ancienne qui vient du plus profond.
Alors lorsqu’on l’ouvre aux autres, cela ne doit être fait que de bon cœur. C’est une forme d’ultime abandon, de confiance, d’amour… C’est dire : je te fais confiance pour apprécier ce que je suis, je te confie ma vie.
Il y a des personnes qui n’arrivent pas à en garder l’entrée, n’importe qui peut arriver et tout piétiner. Alors ils font des cachettes, et tentent de préserver quelques éclats pour eux.
D’autres cachent tout, ils calfeutrent, par peur du saccage mais… ils ne partagent jamais. Ils ne montrent pas toute la beauté qui est en leur sein.
C’est comme cela, c’est la vie, comme vous l’avez si bien dit tout à l’heure, il faut simplement faire avec ce que l’on a, et vivre.
Il ne faut pas vous sentir fautive, de rien.
Et si je peux permettre, je pense qu’il l’a compris, parce que je ne l’ai jamais vu en colère sur ce sujet. De la tristesse, oui, mais ça vous n’y pouvez rien.”
Elles se regardèrent droit dans les yeux. Tout n’était que compassion.
La femme sécha ses dernières larmes. Elle se redressa.
“– Merci”
Elle fit un premier pas. Puis continua sur le chemin par où elle était arrivée.
Elle reviendra, peut-être.