“Jeune princesse au cœur pur cherche propriétaire d’une charentaise perdu au bal.”
Auguste passait par là, il vit l’annonce et s’arrêta. “Mais !”, “Mais” se dit-il n’est-ce pas pour moi ? Ne fus-je pas au bal ? N’ai-je point perdu mon soulier ?
Moi m’étant enlisé dans le chemin du retour, ayant perdu chaussure à mon pied, n’est-ce point mon histoire ?
Auguste se dit que non, il avait à peine vu la princesse… Peut-être avait-elle croisé son regard à un moment, mais même si cela avait duré quelques instants, c’était simplement parce qu’elle avait cru qu’Auguste était porteur de petits fours. Oui, c’était certainement cela…
Et pourtant, ne l’avait-elle pas suivi dans l’autre pièce, lorsqu’il s’était éloigné de la foule, n’avait-elle pas apporté avec elle tous ses admirateurs ? Ce qui sur le moment l’avait déplu au plus au point, lui qui avait souhaité s’isoler.
Non… Tout cela c’est dans sa tête… Il y avait d’autres personnes avec lui… Il n’avait fait que suivre un mouvement que d’autres avaient commencé. Il avait cru en être l’auteur, mais en avait simplement été inspiré.
Oui, c’était cela. Tout n’était que concours de circonstance, pourquoi en serait-il autrement ?
Surtout qu’il était sorti de là, agacé, qu’il avait pris l’air, un air chaud d’été. Il avait basculé son visage vers le ciel étoilé, source infinie d’émerveillement.
Et là… Là… Quelqu’un n’avait-il pas dit : “il fait bon ce soir” ? Auguste n’avait pas répondu, pensant que le message ne lui était pas destiné… Mais… mais peut-être que ce quelqu’un voulait établir le contact ?
N’était-ce pas une voix de femme d’ailleurs ? Un peu sophistiqué… Un peu comme pourrait s’exprimer une princesse ?
Non… Cessons tout de suite de penser à cela. Cela n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais.
Pourtant il avait bien perdu sa pantoufle !
Oui mais le thème de la soirée n’était-ce pas “le pantouflage” ! Il est certain que d’autres, comme lui, portaient des chaussons. Il est certain aussi, qu’à cause de la pluie et du terrain boueux, il n’avait pas été le seul à perdre sa chaussure. Allons ! Un peu de bon sens !
Mais tout de même… Cette main glissée sur l’épaule lorsqu’il était dans le jardin… Il s’était retourné mais n’avait vu personne, il avait pensé à une mauvaise plaisanterie, mais peut-être était-ce plus que cela… Peut-être que la princesse avait voulu lui faire un signe, l’inviter à se révéler mais que lui, bêta, avait cru à une blague.
Mmh… Il y a beaucoup de coïncidence tout de même, et il sent son coeur qui bat. N’est-ce pas un signe ? Encore un ?
“- Bonjour, je me nomme Auguste et j’ai perdu un soulier au bal. Serait-il possible de le récupérer ?
– Ah mon cher monsieur, vous êtes le trentième aujourd’hui… J’avais bien sûr mis en garde madame, lui avait dit qu’écrire une annonce aussi vague allait attirer toute sorte d’hurluberlu, surtout après une soirée où il avait tant plu… Mais que voulez-vous… Madame n’en fait qu’à sa tête… Enfin…
– Julius ! Est-ce lui ?
Sa voix portait depuis l’étage, elle était invisible mais sa présence charmante enveloppait les lieux.
– Je ne sais pas madame, je ne lui ai pas encore présenté la charentaise.
– C’est lui, j’en suis sûr, j’entends sa voix, je le reconnaitrais entre mille !
C’est alors qu’il la vit, dévalant les escaliers, elle était belle, les joues empourprées. Elle se plaça à côté du majordome, fixa Auguste quelques millisecondes et soudainement dit :
– Mais… Mais vous êtes qui ?
Le cœur d’Auguste fit un tour puis s’arrêta. Il ouvrit la bouche, puis la ferma. Il l’ouvrit à nouveau et dit :
– J’ai perdu une pantoufle sur le chemin. Je pensais que vous l’aviez retrouvée.
La princesse semblait extrêmement déçu. Et sans un regard pour Auguste, elle fit demi-tour. Julius, par courtoisie, prit la peine de lui répondre.
– Non désolé, elle doit encore y être. Vous n’avez qu’à aller la chercher.
La porte se ferma. Auguste se tourna vers le chemin et sur celui-ci il vit, des dizaines de pantoufles figées dans la terre, attendant leurs propriétaires.