Pensées – 7 juin 2020

Ça fait mal au cœur d’entendre ce qu’ils peuvent dire, au-delà même de leur métier ; parce que ce genre de propos on peut les entendre ailleurs. Je sens de la souffrance dans leurs paroles, une souffrance qui s’est changée en haine. Ils ont une volonté de renverser la table : « on est dans un monde de merde, j’ai hâte que tout brûle pour avoir ma chance ».

Ce n’est pas des personnes déshumanisées, des monstres, c’est des personnes que je pourrais rencontrer à une fête des voisins avec qui je pourrais plaisanter, boire un verre (de jus d’orange ^^) et puis viendra cette petite phrase anodine : « tout ce bordel à cause de ces putains de chinois », « les noirs ils ont une odeur, tout de même », « elle ne payait pas son loyer et quand ils sont entrés chez elle, c’était une horreur ! Elle a ruiné l’appartement ! On a beau dire, j’suis pas raciste, mais quand même ça prouve bien que les nègres sont sales ! ». Et là comment réagir, tout se bouscule en moi, parce qu’ils prennent des faits réels pour des vérités absolues, je ne peux pas dire : tu mens ! Parce que le virus vient bien de Chine, parce qu’ils auront toujours le bon exemple où ils ont rencontré une personne d’origine africaine qui avait une odeur corporelle forte, où ils ont un copain qui a eu des problèmes avec une locataire dont sa couleur de peau était noire. Et donc en disant : « tu mens, tu te trompes ! », je les infantilise, je nie ce qu’ils ont vécu et les enferme d’avantage dans leur schéma de pensées, je me place en opposant, je deviens un « adversaire » dont il faut se méfier, et à partir de là, je pourrais dire n’importe quoi, ils ne m’écouteront plus. Alors je pourrais me dire : je m’en fous de ces gens, je me casse et pour moi, il n’existe plus. Ou je passe à un autre sujet : ils ont une partie sombre mais je vois de la lumière en eux, il faut juste que j’évite d’approcher ce côté obscur. Ou même encore : je leur fais la morale et même s’ils ne m’écoutent pas, au moins j’aurais fait mon boulot, ce que dicte ma conscience.

Qu’elle est la bonne réaction ? Nier qu’ils sont humains, dire qu’ils n’appartiennent pas au même groupe que moi ? Ce sont des bêtes, des idiots, des monstres, des gens qui ne devraient pas exister… Pourtant ils sont là, à côté de moi et ils me sourient. Ils ne sont pas haineux envers moi, si ça avait été le cas cela aurait facilité ma position : ils sont contre moi, je suis contre eux, c’est logique ! Mais non, ils plaisantent, ils parlent de ces salops de chinois comme s’ils parlaient de la météo : c’est un sujet comme un autre, pour débuter une conversation. Ils pointent du doigt un ennemi commun pour qu’inconsciemment je me dise : c’est vrai que je suis plus proche de lui que de ces personnes qu’ils critiquent, soyons copains.

Que faire ? Je ne sais pas, je ne suis pas un très bon orateur, je perds mes moyens face à des personnes avec du charisme ou qui ne me laissent pas développer ma pensée. J’ai besoin d’un quart d’heure de « blabla » pour exprimer une idée que j’écrirais en 5 lignes, donc si la personne face à moi ne m’écoute pas ou ne me laisse pas le temps de m’exprimer, je n’arrive pas à parler. Je ne sors de ma réserve que pour des blagues percutantes, ou pour commencer l’expression d’une idée, qui est désamorcée dans la seconde par une personne qui veut une confrontation, un débat alors que je ne recherche que la conversation.

Que faire alors ? Mon cœur me dirait simplement : remettre de l’amour, de la complexité. L’humanité ce n’est pas un ensemble de groupes distincts : les blancs, les noirs, les arabes, les gays, les trans, les femmes, les hommes… mais plutôt un ensemble d’individus, qui ont tous des pensées différentes, des envies différentes et qui ont grandi dans des environnements différents. Alors il est vrai que nous  grandissons dans des groupes, dans des cultures qui nous façonnent en partie, en partie oui mais pas totalement. Et même si nous pouvons nous ressembler, nous ne sommes pas identiques ! Si nous prenons une fratrie, où les enfants ont été élevés par les mêmes parents, dans les mêmes conditions : aucun frère et aucune sœur ne sera identique, aura les mêmes pensées. Donc comment pouvons-nous mettre les blancs, les noirs, les arabes, les gays, les trans, les femmes, les hommes, etc… dans des catégories strictes ? Si nous pouvons admettre qu’un parisien « bobo » blanc n’est pas pareil qu’un campagnard maugeois blanc, comment pouvons-nous mettre toute la population du continent africain dans un même panier ? C’est absurde ! L’espèce humaine est une espèce sociable et nous avons besoin d’appartenir à des groupes, mais ce n’est pas parce que l’autre n’est pas du même sexe, de la même origine, de la même couleur de peau, que ce qu’il est, est moins bien que nous. L’autre est différent, c’est tout. Il n’a pas la même expérience que nous, il n’a pas reçu la même éducation, il n’a pas grandi dans la même nation, mais il n’est pas méprisable par ses différences ! Nous avons autant à lui apporter que lui. La richesse ne vient pas du conformisme, de la même chose répétée des milliers de fois, mais par l’inconnu, la différence ; nous nous nourrissons d’expériences.

Alors à partir de là, je pense que dire : « les noirs sentent mauvais », c’est considéré que les noirs ne sont qu’un individu, une seule et même personne, c’est projeter un fantasme dessus, c’est nier que derrière ce mot : « les noirs », il y ait des milliards de personnes avec des identités différentes. Alors même si vous aviez rencontré les milliards d’individus, vivant et ayant vécu, cachés derrière ce mot : « les noirs » et que tous, selon votre odorat, puait ! Puait tous sauf un, parce que pour ma part, j’ai rencontré des gens dits de peau noir et qui ne sentaient pas mauvais, ni différemment de d’autres personnes. Rendriez-vous donc négligeable ce « un » ? Nieriez-vous son existence, le résultat de ma propre expérience ?

Quand j’écoute les extraits audio, j’entends : « quand elles ont su que j’étais métalleux, c’était fini pour moi ! », cette personne souffre du fait qu’elle soit mise dans un groupe, qu’elle soit étiquetter : les métalleux sont des gens comme si, des gens comme ça alors il n’est pas pour moi. Il a alors lui aussi ressenti cette injustice : tu aimes ça alors tu es comme ça, tu viens de là alors tu es comme ça, ta peau est de cette couleur alors tu es comme ça ! Comment peut-il alors croire que ce qui n’est pas vrai pour lui, est vrai pour les autres ? Serait-il une personne exceptionnelle, le seul être différent des autres, celui qui fait partie de l’humanité mais qui en même temps la dépasse ? Pourtant si on y réfléchit, il est intégré dans un groupe : ce groupe « What’s App », il s’identifie donc à d’autres personnes, il se sent appartenir à une communauté. Il ne peut donc pas être en dehors de l’humanité, il est comme les autres mais différent.

Et c’est là que je crois que réside tout la beauté : nous sommes des points, des individualités mais qui en prenant du recul forme en entier l’humanité. Nier l’individualité, c’est nier l’essence même de l’humanité. Et pour ma part, j’aime profondément l’humanité. Et je ne peux me résoudre à laisser un seul de ses membres de côté, cela me fait mal. Je suis attristé de voir que des frères partagent plus qu’ils ne pensent et peuvent pourtant s’haïr, simplement parce qu’ils n’ont pas grandi au même endroit, qu’ils ne sont pas du même sexe, de la même religion ou de la même couleur de peau. Alors quand j’entends un homme dire d’un autre : « il est comme tous les autres de son espèce », cela me glace, me fait couler des larmes parce qu’en crachant sur cette personne, il crache sur lui-même, il se poignarde, se griffe, se moleste. « Son espèce » c’est aussi la sienne. Cet homme c’est lui. Et s’il le déteste, c’est qu’il se hait lui-même.

C’est tout ça que j’aimerais dire à ces gens lorsqu’il me lance : « tout ça à cause de ces putains de chinois » mais je ne fais que bégayer, je résume la conclusion, je dis c’est : « comme ça », pour écourter, parce que je ne parviens pas à m’exprimer, à m’octroyer du temps pour les autres et donc pour moi. Parfois même je fais pire : je suis ironique, je grossis ce qu’ils disent pensant le condamner mais ils le prennent souvent au premier degré, comme si je le pensais réellement, comme si mon humour n’était là que pour cacher mes réelles pensées…

Je ne suis qu’un individu parmi tant d’autres, je ne détiens pas la vérité, parce qu’elle n’existe pas, nous avons tous notre propre vérité, notre angle de vue. Mais ce dont je suis convaincu au tréfonds de mon être c’est qu’il ne faut laisser personne de côté et que si je fais comme s’ils n’existaient pas, c’est comme si je niais avoir des bras. Je ne sais pas encore comment appliquer personnellement ces idées, comme faire pour résoudre les grands dilemmes : être pacifiste en 40 et se battre contre l’avancée du nazisme ; mais cela ne m’empêche pas de croire en l’humanité et de l’aimer.

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