Je ne suis pas d’accord.
Je refuse ce que l’on m’a imposé par la force et la persuasion. Je suis en colère que l’on m’ait amené aussi loin de chez moi pour attaquer ce que j’aurais protégé dans mon propre pays. Je crache sur vos intentions, sur vos croyances, sur vos bonnes pensées ; je vomis tout ce qui a pu vous faire croire que nos vies valaient mieux que celles d’étrangers.
Vous m’avez brisé, vous m’avez poussé à appuyer sur la gâchette, à tirer tous ces traits pour que d’autres êtres humains tombent comme des feuilles mortes. Ce ne sont pas des arbres que l’on abat, ce n’est pas de la sève qui coule de leurs blessures, c’est du sang, rouge comme le mien.
J’ai honte de vous avoir cru, d’avoir pensé qu’ils étaient le problème, qu’après leurs départs de la Terre, elle deviendrait un havre de paix. Mais comment pouvons-nous revenir le sourire aux lèvres, comment pouvons-nous oublier ce que nous avons fait et vivre comme si cela n’avait été qu’un mal nécessaire ?
Comment mes mains pourraient-elles oublier la sensation du cou que l’on sert pour tuer ? Comment pourrais-je à nouveau me balader dans une forêt sans avoir peur d’être pris en embuscade ? A qui sert mon sacrifice, quel peuple peut réellement le souhaiter alors que moi-même je ne le souhaite pas ?
Allez vous battre, vous, vous qui n’avez pas vu l’horreur, vous qui souhaitez la mort pour défendre vos idées, vous qui donnez un prix à la vie.
Vivez ce que l’on côtoie, côtoyez cette peur qui stagne au fond de vos tripes, qui vous réveille en sursaut lorsqu’une branche craque à dix mètres de votre tente, qui vous fait douter de chaque regard que vous croisez, qui vous donne envie de tout brûler, de tout bombarder pour posséder quelques heures, rien qu’un instant de paix pour se sentir en sécurité.
Mais le pire n’est pas de croire à vos inepties, de se convaincre d’être du bon côté, le pire c’est d’être face à soi-même, à ses propres choix et de se dire : pourquoi je fais cela ? Si je suis croyant, est-ce que Dieu ne me recevra pas avec ces paroles : « Tu as eu le choix et tu as choisi la peur. Même si tu crois n’avoir jamais eu de libre arbitre, c’est toi qui as appuyé sur la gâchette ; pas le sergent qui a fait ton instruction, pas l’officier qui commandait ta compagnie, pas les recruteurs qui t’ont encouragé, pas le politicien qui a tout décidé, c’est toi, toi seul qui les a assassiné. »
J’ai baissé mon arme aujourd’hui au combat. Ils étaient dans les broussailles, nous nous bâtions à la baïonnette et au courage. Je venais d’empaler un homme qui voulait me tuer, il avait crié autant que moi pour chasser sa peur. Son corps est tombé à mes pieds et c’est lorsque j’ai relevé la tête que je l’ai vu. Elle était là, face à moi, magnifique. Elle avait une fleur posée sur l’oreille droite et un fusil dans les mains. J’eus un coup de foudre, mon cœur se mit à battre avec légèreté, pour la première fois depuis des mois. J’ai souris. J’ai baissé mon arme. Nous nous regardions, elle avait les yeux grands ouverts, je voyais en elle le dilemme. Il y avait de l’évidence : je lui plaisais, mais il y avait aussi de la croyance : j’étais l’ennemi. Malgré tout, elle baissa son arme. Ses compagnons de lutte nous passèrent à côté, ils enfonçaient notre défense. Ils ne semblèrent pas nous remarquer et j’avoue n’avoir vu passer que des ombres dans ma vision périphérique. Nous nous regardions simplement et cela nous avait fait disparaître.
Elle s’approcha de moi, j’en fis de même. Malgré l’odeur de poudre et d’essence brûlée, je sentis son parfum, je m’en souviens encore et je crois que je ne pourrais jamais l’oublier. Sa fragrance avait l’empreinte de son âme ; c’était une invitation, un passeport avec une histoire, elle sentait le courage, l’aventure, l’amour et le désir, il y avait une envie de création, de construction. Plus nous nous regardions, plus nous nous rapprochions, plus nous nous découvrions, plus nos esprits se liaient, faisaient abstractions de ce qui nous entourait. La violence du coup de foudre fut à l’image de la situation, jamais nous n’aurions crus nous croiser ici ; nous étions venus pour exterminer pas pour aimer. En quelques secondes je fus convaincu, si nous ne tenions pas ces armes, si nous avions été dans le même camp, je l’aurais invité ou elle l’aurait fait avant moi. Nous aurions couru quelque part à la recherche d’une chanson diffusée dans l’air, et aurions dansé l’un contre l’autre, joue contre joue. C’était ma vision bien sûr, peut-être avait-elle une autre idée, une autre envie qui m’aurait surpris d’abord, puis envouté.
Mais nous ne pûmes nous parler, le vent avait changé, les ombres sur le côté n’avançaient plus, elles reculaient. Je sentis la peur dans mon ventre revenir, non pour moi mais pour elle. Elle devait partir, elle devait les suivre, ne pas mourir, vivre. Elle sembla sentir elle-aussi l’inversion du courant et son sourire se transforma, se crispa. Je crus voir une larme coulée avant qu’elle ne se retourne et qu’elle disparaisse par là où elle était arrivée. Mes joues étaient humides, ma vision brouillée, je pleurais moi aussi.
Cette femme, je ne pus pas la tuer, je ne peux plus la tuer. Cette femme est dans mon cœur, est mon humanité. Si je la combats alors je ne suis plus un être entier, je ne suis plus qu’un outil, au même titre qu’une machine à vendanger.
Désormais, je ne porte plus les armes, je ne vous abattrais point. Je ne cherche pas à changer de cibles mais de manière à me battre. Les frontières ont changé, je suis maintenant du côté de ceux qui aiment, qui profitent de leurs vies.
Je refuse de continuer à suivre le chemin que vous m’avez tracé.
Je me suis, je suis moi.