Je reviens à l’instant d’une séance de cinéma, où je suis allé voir “I am not your negro”. Le réalisateur, Raoul Peck, a repris des textes et des interventions de l’écrivain James Baldwin qu’il a mis en image. Ce film m’a profondément bouleversé, et je n’ai cessé de pleurer pendant toute sa durée. J’ai vu le combat de mes pères et mères, de mes frères et sœurs, j’ai senti leur colère et leur rage et surtout j’ai entendu la parole d’un homme qui m’a dit : ce que tu vis, je ne peux pas le vivre ; non pas que je ne le veuille pas, mais on me dit que ce que je suis m’en empêche.
Je ne sais pas comment pitcher ce film, les mots de Baldwin sont tellement forts et puissants que je ne pourrais les résumer en quelques lignes sans les trahir. Mais je vais tout de même essayer, parce que je crois que le sentiment que ce film procure doit être partagé. Ce documentaire est à voir, pour soi avant tout. Il met en image le combat de personnes qui demandent ou ont demandé d’être reconnues par leur fraternité, comme faisant partie d’une même et seule humanité.
Et au-delà même de la première lecture de ce film : du combat des noirs américains pour l’application simple de leurs droits. Il y a quelque chose de plus fort et qui est sous-jacent au discours de Baldwin. Ce que l’on m’a toujours prêché, ce que j’entends depuis que je suis né, l’eau dans laquelle je me baigne chaque matin est celle d’un homme blanc, né de la classe moyenne d’un des pays les plus riches et qui n’a jamais connu aucune privation de libertés. Je ne suis pas non plus aveugle, je sais ce qui se passe dans le monde et ce que peuvent vivre mes frères et sœurs ; mais je n’ai jamais eu à dépenser plus d’énergie qu’il m’était nécessaire, simplement pour avoir le droit de vivre ou d’agir.
Et le problème ne vient pas des femmes qui ne sont pas assez hommes, de ces migrants qui n’ont pas le bon accent ou la bonne culture, des homosexuels qui n’aiment pas les bonnes personnes, des croyants qui n’ont pas la bonne religion, des personnes de couleurs qui ne sont pas assez blanches ; le problème ne vient pas d’eux, mais de ceux qui considèrent qu’il y a un problème et que l’autre ne peut pas être considéré ou accepté comme faisant parti du même groupe, de la même humanité.
Je ne me reconnais pas le droit de considérer que ce que je suis ou ce que j’ai appris est un modèle ; qu’il n’y a rien à remettre en question. Par conséquent, ce que l’autre peut m’apporter avec bonté, je l’accepte avec curiosité et amour ; et ce que je peux lui donner avec mon cœur, je lui offre avec plaisir. Je n’ai pas de culture, de croyance, de civilisation, d’idées qui puissent être placées au-dessus de mon prochain. Je ne peux pas accepter ou croire en quelque chose qui me dit que cet homme ou cette femme n’a pas les mêmes droits ou devoirs que moi.
Ce ne sont pas à ceux qui sont rejetés de prouver qu’il mérite leurs droits, mais à nous d’accepter nos peurs et de les accueillir comme ils sont. Les solutions nous les connaissons toutes, nous savons ce que nous avons à faire, mais nous avons peur que nos amis nous traitent comme eux, que nous soyons appelés et considérés comme « eux ».
Si ma société refuse le même salaire que le mien à une de mes collègues aussi compétente que moi, je demanderais le même contrat pour que nous soyons tout à fait à égalité.
Si ma religion considère qu’un homme peut être plus près de Dieu que les autres, alors ce n’est pas ma religion.
Si je vois un policier demander ses papiers à une personne pour la seule raison de sa couleur de peau ou son origine sociale, je lui montrerais aussi ma carte pour qu’il voit que nous avons les mêmes.
Si un de mes amis se moque d’une personne à cause de ses différences, je montrerais à cet ami ce qui nous sépare et lui demanderais, s’il le peut, d’en rire tout autant.
Si quelqu’un de ma famille exclue un autre membre à cause de ses orientations sexuelles, je veux aussi être exclue.
Si on refuse à quelqu’un de s’exprimer, alors qu’elle respecte ses autres interlocuteurs, je lui offrirais mon droit d’expression.
Il n’y a rien de compliqué dans tout cela, il n’y a rien qui demande un grand courage. Et pourtant, c’est à ceux qui ont peur, de comprendre pourquoi ils ont peurs et de tout faire pour accepter ces peurs ; de ceux qui sont en colère, de chercher la source de leurs colères et de l’exprimer sans violence.
Tout ce que je dis, ce ne sont pas que de « belles paroles », c’est dans les écrits de nos prophètes, c’est à la racine de l’humanité, dans sa construction avec les autres pour survivre, cela bat tout simplement dans nos cœurs. Et ce n’est pas un problème minime ou un fait de société, c’est une des racines mêmes de nos malheurs : si l’on considère une autre personne comme ne pouvant être notre frère ou sœur, comme si il ou elle ne faisait pas parti de l’humanité alors nous-mêmes, nous nous en excluons et ne sommes pas plus qu’eux sont moins ; s’ils ne peuvent pas être heureux de notre fait, nous non plus, nous ne pouvons l’être.
Il n’y a rien de plus à faire, que d’être soit même exemplaire.