Atelier du 1er avril 2017 – Sur l’absurde : décrire une situation inversée
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Monsieur Fernand était un grand monsieur, de taille déjà, mais aussi de par son importance. Son regard était craint de ses employés mais aussi de sa famille. On le craignait tellement que nul n’avait jamais osé regarder la pupille de ses yeux, ainsi personne n’en connaissait la couleur. En soi, ce fait anecdotique décrivait assez bien les relations que l’on pouvait avoir avec ce personnage. De plus, M. Fernand était le grand patron de la BinoCorp, l’entreprise de lunettes à deux verres.
Dans son immense usine, proche de l’autoroute A563, il avait partagé les tâches en deux : le premier secteur s’occupait de fabriquer les verres à moitié vides tandis que l’autre les faisait à moitié plein. Ainsi, il vendait des verres complets aux industriels allemands de la Forêt noire, ceux qui confectionnaient les branches de lunettes.
Les produits de M. Fernand étaient réputés dans le domaine et son carnet de commande était toujours plein. Ce qui fut un avantage pour lui lorsqu’il voulut vendre son affaire. En fait, il trouva très vite acquéreur. Si vite, qu’à peine avait-il passé son short réglementaire de retraité (coupé au-dessus du genou et maintenu au nombril) que déjà le nouveau patron s’installait.
Quelques années plus tôt, M. Fernand avait construit son manoir juste à côté de la fabrique ; pour pouvoir surveiller le travail sur les chaînes de production depuis sa salle de bain. Ainsi lorsqu’il se rasait, il pouvait inspecter la tenue de ses employés et les gestes qu’ils appliquaient. De nombreuses fois, sa femme l’entendit hurler : “Crénom, mais c’est pas vrai ! Le verre, on le polit de gauche à droite lorsqu’on travaille dans le secteur A et de droite à gauche dans le secteur B. Un peu de logique, bon sang !”. Il s’était toujours impliqué dans son travail, ne s’était jamais ménagé et n’avait jamais compté ses heures. On l’avait même vu porter des sacs de silice pour remplacer un ouvrier qui avait perdu une jambe dans un accident.
Cependant, une fois qu’il fut à la retraite M. Fernand changea tout à fait d’attitude. L’entreprise ne lui appartenait plus et par conséquent, son avenir et ses problèmes lui passaient au-dessus de la tête. C’est ainsi que le premier jour où l’usine fonctionna sans lui, il se présenta en short et polo à l’accueil de l’entreprise.
– Bonjour, madame, je souhaiterais parler au directeur, dit-il d’un ton péremptoire.
– Bonjour M. Fernand, je l’appelle de suite, répondit au sitôt l’hôtesse intimidée.
Quelques minutes après, le successeur se présenta un grand sourire aux lèvres.
– Bonjour M. Fernand !! Comment allez-vous aujourd’hui ? En quoi puis-je vous être utile ? Avez-vous oublié quelque chose dans votre ancien bureau ?
– Du tout, je n’oublie jamais rien. Je suis venu me plaindre.
– Vous plaindre ? le directeur était tout à fait étonné par cette déclaration qui semblait si loin du personnage qu’il connaissait.
– Oui, me plaindre du bruit infernal que produit l’usine que vous possédez. Ma femme en perd le sommeil, et moi-même, lorsque je me rase le matin, en suis tellement perturbé que je manque à chaque fois de me couper. Je viens vous mettre en garde, personnellement, avant de réaliser des démarches auprès des services publics appropriés.
Le directeur en était bouche bée.
– Eh bien… Je… Je ne sais quoi dire ? Ce bruit ne vous dérangeait-il pas avant ?
– Là n’est pas la question ! Son ton se mit à monter. Aujourd’hui, cela me dérange, faîtes quelque chose ou je ferais fermer cette usine !
– Fermer l’usine ?! Cette affirmation fit sortir l’homme d’affaires de son abasourdissement.
– Oui, je signe. La loi est de mon côté : selon l’article 5 alinéa 20, une usine ne peut se trouver à moins de 100m d’une habitation. Il vous faudra donc la déplacer. En outre, si un logement est habité dans une zone d’un kilomètre autour de la manufacture, elle ne pourra fonctionner qu’entre les horaires suivants : de 8h17 à 11h56 et de 13h23 à 19h41. Or l’établissement que vous possédez ne respecte aucunement ces horaires légaux. Je vous intime donc de respecter la loi ou je devrais en référer à qui de droit.
– Déplacer l’usine ?! Mais c’est absurde, c’est impossible ! Comment pourrions-nous faire ?!
– Il existe des techniques très avancés qui permettent de surélevés des bâtiments pour les mouvoir de quelques mètres.
– Mais votre manoir accole l’entreprise ! Je ne vais pas déplacer 20ha de complexes industriels de 100m !
– Ce n’est pas mon problème, la loi est claire sur le sujet.
Le directeur sentit que l’homme ne pouvait être raisonné, il entra dans une courte mais intense réflexion.
– Je vois peut être une solution… Je pourrais vous racheter votre manoir ?
– Mon manoir ! Jamais ! J’ai passé 5 ans à le construire, aucune brique n’a été posée sans mon aval et il resplendit désormais pour l’éternité grâce à mon travail. Il est la chose dont je suis le plus fier.
– Allons, M. Fernand, essayons de trouver un compromis ! Je comprends qu’il vous est difficile de vous en séparer, mais peut être qu’en considérant une somme assez raisonnable, l’idée pourrait vous sembler acceptable.
– Pour qu’elle soit acceptable, vous devriez considérer ce manoir comme un bijou d’orfèvrerie, un chef d’œuvre ou une toile de maître… Le montant de cet achat devra s’élever à cette seule vision et pas une autre.
Le directeur soupira.
Quelques heures plus tard, M. Fernand rentra chez lui. Il trouva sur le seuil sa femme qui l’attendait.
– Alors ?
– J’ai réussi, bien sûr. Nous allons pouvoir nous débarrasser de ce taudis qui se lézarde, racheter les industriels allemands de la Forêt noire et dans quelques mois, lorsque ce monsieur fera faillite, reprendre pour une bouchée de pain notre entreprise. Nous allons constituer un empire ; aussi vrai que la prunelle de mes yeux est bleue !
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