Atelier du 29 avril 2017 – Lorsque l’on se moque du langage des autres, le portrait satirique
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Sur Mercure, il existait un village dont le maire avait été élu grâce à la complexité de ses phrases. Les habitants avaient été tellement impressionnés de ne rien comprendre à ce qu’il disait, qu’ils avaient décidé de voter pour lui. Ils pensaient ainsi élever le plus intelligent d’entre eux au poste le plus noble de la cité.
Le maire avait un projet ambitieux : il souhaitait ouvrir la pensée de ses concitoyens à la diversité culturelle au sein de l’univers ; les sortir de leur terroir en quelque sorte… Dans ce but, il avait invité un intellectuel de Mars, prénommé André, afin qu’il présente aux mercuriens les us et coutumes de son monde.
Comme il était d’usage pendant les voyages extra-planétaires, le martien portait une combinaison mutagène. Celle-ci modifiait le métabolisme de son porteur pour lui permettre de survivre dans n’importe quel environnement. En outre, le scaphandre embarquait une intelligence artificielle de type M.4.R.C.3.L.L.3., un petit bijou de technologie, le must have de l’époque.
À peine arrivé sur Mercure, André changea de tenue – une petite chemise légère à fleurs – pour se dégourdir les jambes en compagnie du maire qui venait de le recevoir. Il laissa alors sa combinaison à proximité du vaisseau et pas très loin d’une supérette Market-Jupiter. Profitant d’une pause cyclique, un travailleur de l’enseigne s’approcha du vaisseau. Il vit alors le scaphandre, fit quelques pas supplémentaires et décida d’entreprendre une conversation :
– Bonjour madame…
Il ajusta sa vision et lut le nom M.4.R.C.3.L.L.3. sur le torse qui lui faisait face.
– …Marcelle, commença-t-il poli, quelle belle fournaise aujourd’hui ! Ce n’est pas avec un temps comme celui-ci que je vais manquer de travail !
L’intelligence artificielle fut outrée par cette entrée en matière : de quel droit cet inconnu l’appelait-il Marcelle ?! Elle répondit sur un ton sec et hautain :
– Mais je ne vous permets pas de m’interpeller ainsi !
– Appelez-moi Pascalin et nous serons quittes ! Alors, dites-moi, avez-vous aussi beau temps sur Mars ? demanda l’employé mercurien d’un air calme.
La combinaison laissa un blanc de quelques microsecondes – afin de montrer son mépris – et décida tout de même de lui répondre :
– J’ai vu plus agréable et bien plus chaud encore ; nous avons déjà passé des vacances sur le soleil ! Là, vous savez, cet astre qui vous surplombe… Nous étions dans un hôtel de grand standing, un 5 étoiles réputé pour son caviar de Xorbux.
– Un Xorbux ?! Qu’est-ce que ceci ? s’étonna Pascalin.
– Allons-bon, dans quel bidonville avons-nous encore atterri… Un Xorbux, vous n’en avez jamais mangé ?
– Ça pour n’en avoir jamais mangé, j’en suis sûr ! Et puis un nom aussi bizarre, je m’en serais souvenu… Mais au-delà même de la manière dont on l’appelle, je ne sais pas ce que c’est, confessa-t-il.
– Allons, allons… Ne vous faites pas plus idiot que vous le paraissez. Cela ressemble à des Zatians, mais en pourpre et plus ziflé, voyez-vous ? demanda Marcelle avec agacement.
– Pas du tout. Bon pourpre, je vois : c’est une robe. Mais le Ziflé, jamais entendu parler.
– Pourpre, une robe ?! Mais d’où sortez-vous bon sang ? laissa éclater l’intelligence artificielle.
– D’ici, Pascalin pointa du doigt l’entrée du magasin Market-Jupiter, il y a à peine un quart d’heure.
Marcelle essaya de garder son calme… Elle n’avait pas le sang chaud, ni de sang du tout d’ailleurs… mais tout de même : il ne fallait pas la pousser à bout ! Soit les habitants de Mercure s’étaient trop approchés du soleil et en avaient gardé quelques séquelles, soit elle était tombée sur un spécimen d’une particulière bêtise, digne d’une engeance entre une truite et un mulet.
– Reprenons du début, voulez-vous bien… Êtes-vous déjà sorti de votre localité ? Avez-vous voyagé ? demanda la combinaison d’une voix posée et didactique.
– Oui bien sûr. Pour qui me prenez-vous ? J’ai travaillé vers Uranus, il y a quelques années.
– Ah, très bien ! Vous avez donc eu l’occasion de goûter un anneau d’Uranus ?
– Non, malheureusement… Je travaillais dans un vaisseau qui faisait le tour de la planète, c’était un express et donc il ne s’arrêtait jamais…En outre, j’avais un poste fixe et je ne…
Marcelle le coupa, énervée :
– Enfin ! C’est du n’importe quoi ! Il aurait encore mieux valu rester sur Mercure !
– Il faut savoir ! Vous me reprochez de rester chez moi, puis ensuite d’aller ailleurs !
– Lorsqu’on voyage, c’est avant tout pour s’aventurer, pour rencontrer la populace locale, goûter aux spécialités ; pas pour baigner dans son jus avec les autres cradingues de son espèce ! Nous, lorsque nous avons été sur Uranus, nous avons profité à l’hôtel d’un buffet de mets locaux mais aussi d’un spectacle représentatif des danses locales en tenue traditionnelle. Ainsi, nous avons partagé la vie des Autochtones et cela nous a dépaysés ! Voilà, un exemple concret d’une formidable expédition. Sans doute cela est trop sauvage pour vous, mais je suis sûr que…
C’est à ce moment que l’intellectuel martien et le maire de la ville réapparurent.
– …mon cher André, j’espère que cette petite balade dans nos contrées vous a plu ? demanda l’élu mercurien.
Marcelle n’attendit pas la réponse de son propriétaire et décida aussitôt de se plaindre ouvertement de Pascalin :
– Monsieur le maire, je tiens à dénoncer le comportement d’un de vos administrés… Ce monsieur… la combinaison pointa son gant dans la direction du travailleur de la supérette, en plus d’être idiot est aussi un malpoli, savez-vous que lors de notre discussion…
Le maire explosa de rire, interrompant le scaphandre :
– Voilà qu’un costume parle avec une machine à glaçon maintenant !
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