Sans un son

le

Jeudi, 15h.

CLIC

Elle reconnaissait très bien ce bruit métallique. C’était un son de quelques millièmes de seconde mais qui annonçait un calvaire de 3 minutes et 5 secondes. Un cliquetis que l’on pouvait assimiler au bruit d’un réveil prêt à se déclencher. A ce simple claquement, malgré elle, ses poings se serraient et sa mâchoire se crispait.

Hello darkness, my old friend,

Elle connaissait les paroles par cœur, le rythme des phrases, l’intonation des chanteurs. Au départ, elle l’avait fredonnée. C’était une chanson qu’elle avait apprécié. Mais ce son était mélancolique, il appelait à se confronter à la réalité, à se dévisager dans une glace. Des rides au coin des yeux, des cheveux blanchis, une tête ovale, des yeux bovins, une bouche minuscule, un nez qui aurait pu être aquilin mais qui avait été brisé ; elle détestait l’image que les miroirs lui renvoyaient. Ce n’était pas elle, pas la vision qu’elle avait d’elle-même.

I’ve come to talk with you again,

Elle ne pouvait plus supporter cette chanson. Elle la haïssait. Elle avait brisé ou opacifié tout ce qui avait pu refléter son image mais cette voix, cette mélodie… Elle ne pouvait pas l’arrêter. Elle revenait toujours, à la même heure, au même jour, éternellement précédée par ce même tic mécanique.

Because a vision softly creeping,

Allongée sur sa couchette, son traversin autour de la tête, elle maintenait son visage contre la masse molle du matelas. Elle hurlait pour couvrir le bruit, elle criait pour ne pas devenir folle, c’était la seule chose réfléchie qu’elle parvenait encore à faire. Qu’importe ses efforts, l’énergie qu’elle dépensait pour tout faire disparaître, elle l’entendait toujours. Un fond sonore à peine audible qui était autant le produit de son imagination que celui des hauts parleurs qui se trouvaient dans les cloisons. Elle aurait tant voulu pouvoir les frapper, les briser, les écraser, les concasser, les éventrer pour laisser leurs fils électriques, leurs cartes électroniques s’oxyder en plein air. Mais c’était impossible, ils étaient dans les murs, le sol, les plafonds. Il ne fallait pas toucher aux parois, jamais. Un simple trou, une griffure, une petite lacération et le module se dépressurisait. C’était comme ça qu’ils avaient perdu Laure et Mostapha, respectivement chambre 2A et 2B. A l’heure du déjeuner quelque chose avait percé l’enveloppe, un énorme bruit en avait résulté ; une détonation et puis plus rien. Le vide en quelques secondes. Les autres avaient vu leurs cadavres passés devant les hublots de la section restauration.
C’était dimanche, ils avaient eu le droit d’ouvrir une de leurs portions spéciales. Arnaud, la cuillère à la hauteur de ses lèvres, était transi de peur. Il avait cru que c’était son tour ; que l’explosion avait été pour lui. Il ne bougeait plus mais ses yeux scintillaient. Laure tapait sa tête à un rythme régulier contre la petite fenêtre face à lui. Son pied s’était enroulé autour d’un câble électrique. L’inertie l’avait mené jusqu’ici, devant le médecin de bord, prêt à déguster sa dernière part de gâteau au chocolat. Il avait toujours été gourmand et adorait plus que tout l’amertume du cacao. Il avait essayé de se raisonner, d’en garder assez pour pouvoir en disposer à un rythme régulier. Mais il avait tout mangé, tout à part ce morceau suspendu dans les airs à l’entrée de sa bouche.

Il se suicida quelques jours plus tard.

Left its seeds while I was sleeping,

Elle n’en pouvait plus. Elle ne voulait pas se rappeler tous ces moments. Elle avait cherché à les enfouir, à les enterrer au plus profond, mais cette chanson…
Ce son était un profanateur de tombe, il exhumait les cadavres du passé, laissant sur le sol, les os blancs des corps oubliés. Brusquement, prise d’un mouvement incontrôlé, elle se redressa, respira une grande bouffée. Dans son impulsion, elle avait éparpillé tout ce qui avait constitué son confinement. Libre de toute protection, les fesses sur les talons, le buste raidis, les ongles plantés derrière les oreilles, la bouche grande ouverte, elle rugissait, en cet instant, elle avait perdu son humanité.

And the vision that was planted in my brain

« Madame, je détecte chez vous un haut niveau de stress,… »

Still remains

« …puis-je vous aider ? »

Within the sound of silence.

Elle connaissait cette voix. Elle n’aimait pas la personne qui l’utilisait. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler qui il était.

« Éteins-la ! C’est un ordre ! » dit-elle du ton le plus autoritaire qu’elle pouvait. Elle connaissait déjà la réponse. Les arguments qu’il avancerait et la discussion qui en résulterait. Elle ne comprenait plus pourquoi elle essayait encore. C’était inutile.

« – C’est impossible, vous n’avez pas le niveau d’autorité nécessaire.
– Connecte-moi en administrateur.
– Vous êtes désormais loguée en tant qu’administrateur.
– Éteins-la !
– Impossible, vous n’avez pas le niveau d’autorité nécessaire. »

Elle ne voulait plus parler. Silencieuse, elle tourna la paume de ses mains vers son visage. Chaque doigt répondait à ses ordres murmurés mais ce n’était pas elle qui les commandait. Quelque chose, quelqu’un jouait aux intermédiaires. Elle cherchait la preuve. Le moment de relâchement où elle pourrait le dévoiler.

« Madame, êtes-vous contrariée ? »

Elle leva lentement les yeux. C’était lui. Lui qui bougeait à sa place, qui la faisait agir contre sa volonté. Elle en était maintenant sûre. Où se cachait-il ? Elle avança lentement dans le couloir sortant de la chambre. Le son résonnait sur la paroi métallique, il était derrière la porte. Il l’attendait. Ses pieds nus se posaient sur le sol gelé, lui procurant des frissons tout le long de la colonne vertébrale. Maman aurait voulu qu’elle mette ses chaussons, il faisait froid maintenant. L’hiver arrivait et le temps se gâtait. Très lentement, elle déverrouilla le sas. Elle entendit un cliquetis puis une alarme stridente, plus puissante que n’importe quel autre son. Plus forte que la chanson. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Elle explosa de rire. Elle voulu sautiller, taper contre les murs : elle avait trouvé la solution.

« Madame, vous n’êtes pas en tenu pour mener une expédition. Vous devez mettre votre scaphandre. » La voix se faisait plus forte que tous les autres bruits.

Scaphandre ? Elle était dans l’espace. Mission Orion 13. Elle s’en souvenait maintenant, elle se rappelait ce qu’elle faisait ici. Elle avait la main sur le bouton de dépressurisation. Dans un hoquet de stupeur, elle l’ôta, c’était lui qui l’avait poussé à faire cela. Sa main, il avait utilisé sa propre main contre elle. Elle la serra contre sa poitrine du plus fort qu’elle put. Il voulait qu’elle meurt. C’était un choc, elle l’avait toujours soupçonné et enfin, il révélait son vrai visage.

Elle ne sentait plus ses orteils. Il faisait froid. Elle était en hypothermie, le sas n’était pas chauffé. Elle revint, boitant vers son module. La porte se referma comme si rien ne s’était produit. Elle plongea dans ses draps, se frictionna et s’endormit d’épuisement.

Marc était au poste de commandement, le regard plongé dans les cartes. Il vivait un rêve d’enfant. Le vaisseau s’approchait de la vitesse de la lumière sans qu’il en ait réellement conscience. Personne ne pouvait courir plus vite qu’un train, pourtant quand on était à son bord, assis dans un siège, qui aurait pu croire qu’il avançait vraiment ? Il savait que tout ceci n’était que de la physique basique, la différence entre l’accélération et la vitesse, la nécessité de se poser dans un référentiel : par rapport au train et si je suis assis, je ne bouge pas, par rapport à la gare j’avance à 300 km/h. Ses études et ses recherches l’avaient amené à apprécier d’autres notions beaucoup plus complexes et certainement pour d’autres, plus intéressantes. Néanmoins c’était cette vérité qui l’avait conduit à cet endroit précis, en ce temps donné. Capitaine de la mission Orion 13, quelle gloire, quelle chance ! Il était en train de déjeuner avec sa femme lorsqu’il avait appris la nouvelle. Il avait été fou de joie, riant sans cesse, ricanant à chaque remarque de son interlocuteur. On l’avait choisi, lui, pas le Russe ou le Brésilien, non lui, Marc Hombière. A cet instant, il n’existait plus rien à part ce téléphone et les perspectives qui se dévoilaient à lui. Mécaniquement, il fit la liste de ce qui auraient apeuré n’importe quel autre homme : 10 ans de voyage dans un vaisseau long comme un petit immeuble, 6 personnes, 3 hommes, 3 femmes, vivant dans un espace réduit pour visiter une copie de la Terre. Chacun aurait un rôle précis, le sien : diriger cette expédition pour qu’elle soit une réussite. Les agences spatiales avait déjà envoyé une multitude de sondes 200 ans auparavant, les quelques résultats reçus avaient tous été plus que positifs. Il était temps pour des êtres humains d’aller y poser leurs pieds, c’était la doctrine officielle et ce en quoi il croyait profondément.
Enjoué par la nouvelle, il avait relevé la tête pour partager son bonheur avec celle qui comptait le plus pour lui. Mais là où elle avait été assise, ses yeux ne virent qu’une chaise vide. Ce ne fut pas une surprise : elle l’avait averti à de nombreuses reprises. Néanmoins, il avait cru que peut être, elle aurait finalement accepté.
Elle s’était cachée et nul, ni même sa famille, ne savait où elle se trouvait. Il avait pensé à abandonner. Si elle était apparue le mois précédent son départ, si elle lui avait demandé de rester, il ne serait pas parti. Il avait toujours pensé qu’elle l’avait su. Elle le connaissait mieux que n’importe qui. Elle devait savoir que si elle le persuadait, elle briserait quelque chose en lui, cet homme qu’elle aimait tant ne serait plus. Il repensait souvent à ce déjeuner lorsqu’il regardait les cartes se dessiner au fur et à mesure de leur avancé. Il avait sacrifié plus qu’un pas pour l’humanité : sa vie, sa joie, son futur.
Il devait arrêter de ressasser le passé. C’était l’isolement qui le faisait déprimer, les médecins l’avaient prévenu. Seule la mission et sa réussite comptait.
« – Ali ?
– Oui monsieur.
– Demain sera notre 5ème année dans l’espace, j’aimerais que tu programmes ma chanson préférée : “The sound of Silence” de Simon et Garfunkel.
– Une diffusion dans tout le vaisseau, monsieur ? »
Marc s’enfonça dans son fauteuil, c’était un jour particulier qu’il fallait fêter. Il avait connu sa femme sur cette chanson ; devait-il partager ce moment avec les autres ? Une musique plus joyeuse, plus pop pourrait mieux leur convenir. Plus il y réfléchissait, plus il se disait que c’était égoïste de sa part de leur imposer cela. Il leur demanderait de choisir une chanson chacun.
« – Oui. Programme la pour jeudi 15h.
– Tous les jeudis monsieur ? »
Ali, de son vrai nom I.L.A. pour Interstellar Life Assistant était l’intelligence artificielle qui contrôlait ce vaisseau. Tout le monde l’appelait Ali, c’était plus simple à prononcer. Cela permettait aussi de l’humaniser, de le concevoir comme la 7ème personne de ce voyage. C’était presque une nécessité en sachant qu’il était le véritable maître à bord : aucun humain n’aurait pu piloter le vaisseau à une vitesse aussi folle. Seul un ordinateur quantique, résultat de centaine d’années de travaux, pouvait le faire. Mais même un outil de cette puissance ne pouvait pas totalement passer pour un humain. Laure, la plus croyante du groupe, disait souvent que l’homme s’arroge le titre de divinité lorsqu’il façonne des créatures, mais qu’il en oublie que Dieu créa l’univers avant de faire germer l’humanité.
Ali n’était pas parfait et commettait, de temps en temps, des erreurs de jugements. Ce qui n’empêchait pas Marc d’aimer converser avec lui. Il était un compagnon agréable et avait en mémoire presque toute l’histoire de l’humanité. C’était un véritable plaisir de l’entendre parler d’Histoire. Chaque soir, dans son lit, il découvrait une période précise puis Ali lui proposait de se divertir avec des œuvres culturelles en rapport. Il pouvait ainsi visualiser, de mille manières différentes, l’histoire de l’humanité.
« – Monsieur, j’ai détecté une dépr… »
Une explosion retentit, le bruit venait de l’arrière du vaisseau. Marc se précipita vers sa combinaison.
« – Ali, qu’est ce qui se passe ?
– C’est le module de Mostapha et Laure qui vient d’exploser, monsieur. »
Marc s’arrêta, une jambe dans la combinaison, une autre dehors. Il déglutit avant de poser sa question : « Sont-ils morts ? »

Elle se réveilla doucement. Elle voulut se lever mais une douleur vive au niveau des tempes l’en empêcha. Une horrible migraine s’était déclenchée. Elle ne put s’empêcher de gémir de douleurs.
« Madame ? Puis-je vous être utile ? »
Avant qu’elle ne puisse réfléchir, des mots qu’elle avait souvent prononcés sortirent de sa bouche.
« Non, laisse-moi. »
Que s’était-il passé avant qu’elle se réveille ? Elle avait trop mal pour réfléchir, pour chercher à se souvenir. Du repos, elle devait encore dormir, c’était la seule solution.

Elle était assise dans son fauteuil face à Marc et Kate. Il restait prostré le visage entre ses mains, tandis que l’américaine regardait vers le haut sans réellement fixer de point d’attaches. Ils venaient d’apprendre, par Ali, qu’Arnaud s’était suicidé. Marc ne cessait de murmurer que la mission ne pouvait pas être un échec. Elle ne savait pas comment réagir. Elle les regardait tous deux, imitant l’un puis l’autre. Kate fut la première à rompre le silence.
« – Que fait-on ?
– Cela n’aurait jamais dû arriver. A cette vitesse, tous les autres corps célestes ne sont que des objets sans mouvements. Qu’est ce qui a bien pu perforer la coque ? »
C’était la question que Marc se posait depuis des jours, il avait enfin pu la formuler à voix haute. Ali n’avait cessé de lui répéter qu’un objet venant de l’extérieur avait troué la paroi. Il ne pouvait croire à cette explication, cependant, l’ordinateur ne pouvait pas être un menteur, il devait simplement cacher ou déformer la réalité.
Kate ne put contenir plus longtemps sa colère, elle savait pertinemment qu’il n’arrivait pas à prendre de décisions. Il fallait revenir à la maison, la mission était désormais annulée.
« – Peut-être mais c’est arrivé ! Qu’importe l’explication, ils sont morts. Nous devons annuler la mission.
– Jamais ! »
Marc se redressa d’un tenant. Depuis l’accident, il n’avait pas réfléchi à cette option et pour lui ce n’en était pas une. Revenir était impossible, cela revenait à considérer leurs sacrifices comme étant inutiles. Sa femme était morte depuis longtemps, tout comme ceux qu’il aimait sur Terre. Pour 10 ans de leurs vies passées à cette vitesse, 100 ans se seraient écoulés sur Terre. Il n’avait jamais été prévu qu’ils reviennent. Ils avaient tout le matériel pour établir une base et recevoir les prochains visiteurs. Abandonner était une folie, une hérésie.
« – Ali !
– Oui Kate.
– Nous annulons la mission.
– Seul Marc est habilité pour prendre cette décision. Cependant, Kate, des missions ont été envoyées après la nôtre. Deux autres du même type et dix de peuplement. Si nous abandonnons la mission, les chances de survie des missions suivantes en seront profondément altérées. »
Kate regarda Marc droit dans les yeux. Il put y lire un profond désespoir. Comment avait-il pu passer à côté de cela ? Ils vivaient ensembles depuis 5 ans, ils connaissaient tout de leur vie respective. Kate était la plus courageuse du groupe, celle qui riait tout le temps, qui vous remontait le moral lorsque la solitude vous prenait. Quand avait-elle commencé par être rongée par la peur ?
« – Ma… Marc, s’il te plait, je veux rentrer. »
Il ne put lui dire non. Ce moment lui rappela la scène du déjeuner. A l’époque, il avait eu la témérité de quitter sa femme malgré tout ce qu’il avait pu ressentir pour elle. Cette fois, il ne pourrait pas supporter de perdre Kate. Ils s’étaient mis ensemble, deux ans après le départ. Ce n’était pas anodin qu’il y ait autant d’hommes que de femmes à bord. On avait certainement pensé que cela permettrait de rendre le voyage moins difficile. Il avait voulu rester fidèle à son mariage mais Kate était si gentille, si douce… Elle lui faisait oublier ce choix qui l’avait profondément blessé. Lui dire non serait comme quitter de nouveau sa femme. Il s’en sentait incapable mais il ne put s’empêcher d’essayer de la convaincre.
« – É… Écoute, Kate. On est à mi-chemin. Il nous faudrait autant de temps pour revenir que pour aller sur Orion.
– Je veux rentrer chez moi… »
Ton chez toi n’existe plus. Cette phrase lui resta dans la gorge, il ne pouvait pas prononcer ces mots, cela la détruirait…
« – Cela ne sert à rien de rentrer. Tout ce que tu as connu n’existe plus. Il se peut même que la Terre ait été détruite, ce qui ne m’étonnerait pas si on prend en compte l’état dans lequel nous l’avons quitté ! »
Marc et Kate la regardèrent. Elle ne pouvait s’empêcher de dire la vérité, comme si elle ne sentait pas la douleur que ses mots pouvaient provoquer. Devant les pleurs naissants de Kate, elle ne put que hausser des épaules. Elle aussi avait fait des sacrifices, elle aussi comptait dans cette mission. Renoncer à tout pour un moment de folie, c’était impossible à accepter. Kate devait s’en rendre compte. Marc sécha ses pleurs et la serra dans ses bras. Sans d’autres mots, elle détourna les yeux, se leva et se dirigea vers son confinement.

Elle se réveilla à nouveau, la douleur aux tempes atténuée. Elle entrouvrit les yeux et une lumière vive y pénétra.
« – Ali, lumière !
– Oui madame. »
La luminosité baissa graduellement, rendant supportable l’ouverture de ses paupières.
« – Bonjour madame, il est 8h, nous sommes à l’aube du 2153ème jour. »
Elle avait dû mal à réfléchir. Qu’avait-il dit ? 2153 ? C’était énorme et peu en même temps. Il restait encore tellement de jours…
« – Où est Marc ?
– Mort madame. »
Elle s’arrêta. Mort ? Que s’était-il passé ? Elle se concentra pour remettre ses idées en place. Soudain, elle se souvint. Elle soupira : 2153… Cela faisait déjà 300 jours qu’elle était toute seule. Elle ne dit rien de plus et se dirigea vers la salle de bain. Elle passa sa main sur la commande et sentit l’eau couler en fine particule sur sa peau .
« – Quel est le programme de prévu pour aujourd’hui ?
– Rien, madame. Puis-je vous proposer un film ou une séance de sport ?
– N’ai-je pas de travail ?
– Comme vous le savez, madame, votre mission est de construire la nouvelle base sur Orion. Nous avons déjà revu et corrigé les plans 1726 fois. Nous avons aussi parcouru et vérifié 252 fois l’inventaire. Est-ce qu’un livre vous conviendrait-il mieux ? »
Elle baissa la tête. Il ne comprenait rien. Elle devait faire quelque chose, elle devait avoir l’impression de servir à quelque chose. Elle s’était dit avant de partir que ce serait 10 ans de vacances, dix années bien mérités après tout ce qu’elle avait donné. Elle n’était pas proche de la retraite, elle n’avait que 50 ans mais elle avait passé sa vie à travailler. Elle avait toujours aimé avoir quelque chose à faire. Elle se disait tout le temps fatiguée, qu’on lui donnait trop de tâches à accomplir. Cependant c’est ce qu’elle aimait, que l’on puisse compter sur elle. Lorsqu’on lui proposa le poste, elle fit un point sur sa vie : nulle attache, pas d’enfants ou de mari, une vie quelconque, rien de très excitant. Plus elle avait réfléchit, plus elle s’était dit qu’il n’y avait aucune raison de rester. Quelques collègues étaient venus au décollage et l’avaient saluée avant de partir. Anthony, celui qui avait un bureau faisant face au sien, fut le dernier à la saluer.
« – Bonne chance à vous. Et pour être honnête, je suis assez content que vous partiez : je vais pouvoir récupérer votre bureau ! »
Il avait alors éclaté de rire, sa parole était innocente et se voulait taquine mais cela l’avait profondément blessée. Pour ces gens, elle n’était que la dame du bureau 403, une connaissance de travail. Pourtant, elle avait couché avec cet homme, une dizaine de fois. Elle avait plutôt apprécié cela, sous ses airs mesquins, il avait de bons côtés. Avec le temps, ils s’étaient lassés l’un de l’autre et à la fin, seul le sexe les réunissait. Cependant cette blague lui fit voir que pour lui, elle n’avait été qu’une collègue avec qui il avait passé du bon temps. Etait-ce si différent pour elle ? Ne ressentait-elle pas la même chose ? Elle avait toujours pensé qu’il était uniquement le coup d’un soir ou deux. Pourtant, il était le dernier à lui dire au revoir.

Elle s’était assise dans le canapé du salon, ou module 10 pour Ali. Une tablette dans les mains, elle lisait un roman d’aventures qui la faisait soupirer à chaque page. Elle n’arrivait pas à entrer dans l’histoire. Ali lui avait conseillé de lire Jules Verne, l’auteur, selon lui, arrivait à dépeindre des choses extraordinaires comme étant simplement atteignable par la science. Les personnages vivaient des aventures rocambolesques ou seuls leurs intelligences et inventivités leurs permettaient de subsister. Qui à part des enfants auraient pu croire à de tels mensonges ? La bêtise avait toujours eu autant de réussites, si ce n’était plus, que le bon sens. Cacher ce fait ou le dissimuler pouvait fonctionner pour ceux qui ont une vision idéalisée du monde mais pas pour les autres… Elle posa le livre électronique sur la table, frotta ses yeux. Puis, elle regarda autour d’elle, Mostapha et Arnaud jouaient aux échecs ici. Elle aimait les regarder, les voir réfléchir pendant des heures pour un seul mouvement de pièce. Elle était très forte à ce jeu mais avait toujours refusé de jouer contre eux. Elle savait que lorsqu’elle gagnait, elle ne pouvait s’empêcher d’arborer un air satisfait qui faisait rager son adversaire. Elle n’avait pas voulu qu’on la déteste. Chaque groupe a besoin d’un bouc émissaire, de quelqu’un que l’on peut médire, un ennemi commun. Jusqu’à un certain point, cela avait été leur chef de campagne qui avait porté ce rôle, mais avec le temps, les mémoires avaient commencé à oublier les raisons de cette détestation. Elle savait qu’elle était la moins aimée, celle avec qui on ne voulait pas être. Elle n’avait pas d’humour et tous ses sujets de conversation tournaient autour de la mission.
Néanmoins, quand elle les regardait jouer, elle se sentait acceptée et apaisée. Elle appréciait notamment la présence de Mostapha, c’était quelqu’un de fier et de digne. Il avait des airs de gentilhomme. Très vite, elle s’accrocha à lui. Ils formèrent un duo secret, se rencontrant uniquement pour assouvir leurs tensions sexuelles. Rien de plus. Ils étaient tous les deux discrets sur le sujet, comme si cela n’existait pas, comme si elle ne se rendait jamais dans la chambre 2B. Et puis le couple de Kate et Marc se forma au grand jour. Elle ne pensait pas qu’ils avaient le droit, que c’était possible. Elle fut tout d’abord choquée. Ils avaient osé révéler ce qui devait rester secret. Cependant avec le temps, elle commençait à concevoir les choses différemment. Elle en parla un jour avec Mostapha, il l’avait alors fixé droit dans les yeux, un sourire à la commissure des lèvres. Il n’avait rien prononcé mais son regard avait tout dit… C’était du mépris, le même sentiment qu’elle avait eu avec Anthony. Ce n’était qu’une relation charnelle, rien de plus.

Elle se leva et avança vers le hublot. Aucune étoile, rien que de longs traits lumineux tracés sur un tableau noir.
« – Ali.
– Oui madame ?
– Que s’est-il passé hier ? »
Ali ne répondit pas. Ce silence souligné, la fit froncer des sourcils. Un ordinateur si puissant ne réfléchit pas aussi lentement, il voulait lui suggérer quelque chose.
« – Eh bien ?
– Vous avez sommeillé pendant 2 jours suite à… »
De nouveau il se tût. Elle n’avait jamais pu comprendre que l’on puisse donner tant d’importance à un ordinateur. Il y a certes des tâches que lui seul pouvait mener, mais pour le reste, personne n’avait besoin de lui. Un ordinateur plus basique aurait suffi. Ses concepteurs avaient certainement pensé que le doter de paroles rendrait les interactions beaucoup plus faciles et agréables. Pourtant, il n’y avait rien de plus humiliant qu’un ordinateur qui dictait votre vie, corrigeait vos paroles quand vous vous trompiez ou laissait de grands silences pour vous faire la morale. Plus parfait qu’un humain ? Elle en doutait sérieusement. Il n’avait empêché personne de mourir. Peut-être même, par son inaction, il les avait tous tué…
Elle ne l’avait pas relancé et il n’avait jamais finit sa phrase. Elle retourna dans ses quartiers et s’allongea dans son lit.

« – Bonjour madame, il est 8h, nous sommes à l’aube du 2158ème jour. »
Une semaine était déjà passée… Le temps était trop court. Elle ne savait pas si allait supporter un nouveau jeudi. Son bras la démangeait, elle n’avait cessé de le gratter dans la nuit. Elle avait toujours eu de l’eczéma mais le jeudi… Le jeudi, son corps entier la démangeait. Elle regarda les heures défiler minute par minute, elle oscillait entre la volonté d’aller plus vite pour s’en débarrasser, à celle d’arrêter le temps pour ne pas l’atteindre.
« – Ali, désactive la chanson de 15h.
– C’est impossible, vous n’avez pas le niveau d’autorité nécessaire. »
Soudain, elle se rappela ce qu’elle avait fait : déclencher l’alarme pour couvrir le bruit. Quelle heure était-il ? 14h30. Elle avait le temps d’enfiler sa combinaison. Elle se rendit au sas, passa sa tenue mais ne mit pas son casque. Elle avait déjà essayé de sortir, de rester dehors pendant les 3 minutes de la chanson. Mais Ali poussait le vice jusqu’à retransmettre la musique vers sa radio sans qu’elle ne puisse la couper, question de sécurité. Pourquoi Ali lui infligeait-il cette souffrance ? Que cherchait-il à faire ? La punir ? La tuer ?…
Elle ouvrit la porte d’entrée du sas, approcha sa main de la commande d’ouverture vers l’extérieur. Un bruit bizarre résonna lorsqu’elle leva le bras, il y avait un écrou dans une des poches. Elle le prit dans ses mains et le fixa. Avant qu’elle ne puisse comprendre d’où il venait, le clic puis la chanson résonna.

Hello darkness, my old friend,

Elle appuya sur le bouton. Rien ne se produisit, pas d’alarme. Elle commença à paniquer.

I’ve come to talk with you again,

« – Ali, où est l’alarme ? »

Because a vision softly creeping,

« – J’ai verrouillé la porte, madame,… »

Left its seeds while I was sleeping,

« …pour votre propre sécurité. »

Elle revit Kate dans les bras de Marc. Ils dormaient lovés l’un contre l’autre. Ils avaient l’air heureux. Certainement parce qu’ils avaient décidé de rentrer.

Elle ne devait pas penser à cela.

And the vision that was planted in my brain

« – Ali, réactive l’alarme ! »

Still remains

« – C’est impossible, vous n’avez pas le niveau d’autorité nécessaire. »

Elle hurla. C’en était trop. Il se pensait plus intelligent qu’elle, plus doué qu’elle. Tout le monde l’aimait plus qu’elle. Personne ne l’écoutait, personne ne faisait attention à elle. Même un ordinateur avait plus de valeurs qu’elle. Elle n’avait jamais pu prouver son utilité aux autres. Elle aurait tant voulu leur montrer à quel point elle était douée. Mais ils n’étaient pas sur Orion, et dans ce vaisseau, Ali avait plus d’importance qu’elle, plus d’autorité qu’elle.

Within the sound of silence.

Elle se débarrassa de sa combinaison et se dirigea d’un pas décidé vers la salle des serveurs.

« – Ali, éteins cette chanson ou je te désactive !
– C’est impossible, madame, je suis le seul capable de piloter ce vaisseau. Si vous me désactivez même pendant quelques nanosecondes, nous nous dérouterons de notre chemin et nous serions incapables de revenir sur notre route. »

Sa tête se mit de nouveau à tambouriner. Elle devait garder les idées claires, elle devait le désactiver. Il ne devait pas l’empêcher d’accomplir sa mission. De montrer au monde qu’elle en valait la peine.
Elle poussa la porte de la salle des serveurs, elle ne savait pas comment tout ça fonctionnait. C’était le travail de Mostapha. Elle s’arrêta. Mostapha…

And touched the sound of silence.

Depuis le départ, il couchait avec Laure. Ils avaient commencé à la même époque qu’avec elle. Leurs chambres étaient à proximité, dans le même module, 2A et 2B. Dans ses cauchemars, elle revoyait leurs corps glissant l’un sur l’autre, elle les regardait sans bouger tandis qu’ils lui souriaient avec un air méprisant.

And in the naked light I saw
Ten thousand people, maybe more.

Elle vit l’extincteur à côté d’un des serveurs. Elle devait arrêter ces souvenirs, elle devait faire partir ces visages. Elle frappa un coup, puis deux, puis trois, elle revit le visage de Kate lorsqu’elle la poignarda. Son rictus de douleur, son visage crispé qui n’avait produis aucun son.
Elle n’avait pas voulu tuer Marc mais il avait choisi son camp : il voulait rentrer, c’était impossible. Si seulement elle l’avait tué un jour plus tard, après 15h pour qu’il pense à désactiver la chanson.

Elle continua de frapper autour d’elle, le feu se déclencha. Une alarme retentit. Le même son qui avait résonné dans son casque après l’explosion du module où se trouvait la chambre 2B.

Elle avait surpris Mostapha et Laure mais eux, ils ne l’avaient pas vu. Ils étaient tellement passionnés, appliqués… En sanglot, elle était sortie avec sa combinaison dans l’espace, attachée à un simple câble. Elle avait frappé leur module avec un écrou qu’elle avait trouvé dans la caisse à outils. Après trois chocs, elle avait été propulsée par l’explosion, puis, ce fut le trou noir. Ali lui avait méthodiquement expliqué la suite : il avait enroulé le filin pour la ramener et avait ensuite fermé le sas. Après quelques minutes, elle s’était éveillée. Comme une somnambule, elle avait ôté son scaphandre et s’était rendue dans sa chambre pour s’endormir.

Ses tympans éclatèrent.

And whispered in the sounds of silence.
Sans un son, elle expira, la chanson s’était arrêtée.

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