Dans le village, on le surnommait le sauvage. Il habitait dans une maison en pierre, quasiment en ruine. Le toit de la bâtisse avait perdu de nombreuses tuiles, découvrant des trous béants par lesquels passaient la pluie en cascade. Il n’y avait qu’une seule pièce, un carré, entouré de vieilles pierres, dont la terre avait été battu et qui désormais était assailli de mauvaises herbes. C’était une ancienne écurie, un bâtiment abandonné dont il s’était approprié la propriété, quelques mois auparavant.
Au départ, il fut dit, entre autre, que c’était un gars de la ville qui revenait aux racines et qu’il allait tout rénover. Personne ne savait vraiment à qui appartenait la demeure, on avait bien des idées mais rien de concrets. Pendant des semaines, on chercha donc à voir ou à croiser un étranger qui aurait pu correspondre au profil que l’on se faisait de ce nouvel habitant.
L’oeil en coin de sa fenêtre, la vieille du bout de la rue gardait son poste avec vigilance. A peine, elle entendait un vrombissement de moteur, qu’elle soulevait légèrement ses rideaux, les sourcils froncés. Malgré toute l’ingéniosité que pouvait apporter la curiosité, personne ne découvrit qui il était.
On ne sut pas exactement à quel moment il prit possession de sa demeure. Mais la vieille raconta, qu’une nuit, elle avait été réveillé par des pas légers, qui avait fait crisser les graviers sous sa fenêtre. Rien qu’un chat, s’était-elle dit avant de se rendormir. Néanmoins, le même soir, le père André, qui sortait saoul de la cave de son ami Robert, jura sur sa foi, qu’il avait vu un feu s’élever de la demeure.
La veuve Polichet, qui passait devant les ruines tous les jours avec sa brouette, dit le surlendemain que pour elle, il n’y avait rien. Et que même si on pouvait douter de la vision du père André à ce moment, la vieille du bout de la rue, elle, on ne la trompait pas comme ça. Mais là, il n’y avait rien de vivant, mis à part les mulots et les corbeaux ; pas un pas, pas une respiration, pas un toussotement et s’il n’y avait pas eu les ronces qui bouchaient l’entrée, elle serait allée voir pour vérifier.
Quelques nuits plus tard, alors que le ciel était clair et la lune pleine, le curé, au fond de son lit, entendit une complainte, c’était la voix d’un homme qui sanglotait. Il chantait quelque chose dans une langue inconnue, un son clair, une mélodie magnifique, un air pur que le vieux père ne pouvait décemment juger comme diabolique. Il s’était alors serré dans ses couvertures et s’était rendormi pensant être dans un songe.
Après quelques jours de ragots, le plus balourd du village, que l’on nommait avec amitié “la noisette” – parce qu’on suspectait qu’un asticot s’y était logé et dévorait le peu qu’il avait dans la tète – décida d’aller voir. Il y alla avec quelques copains et des bouteilles pleines. Après quelques heures, ils revinrent pleins mais les flasques vides. Ils avaient arrachés les ronces de l’entrée, coupés quelques mauvaises plantes qui poussaient sur les murs, mais n’avaient rien vu, à part l’ancien foyer d’un feu depuis longtemps éteint. L’instituteur avait alors statué : ce n’était qu’un mendiant qui avait cherché un abri pour se reposer une nuit.
Un dimanche matin, alors que la rumeur avait pratiquement disparu, une ombre passa devant les vitraux de l’église. Quelque chose de gigantesque fit silencieusement un tour avant de disparaître. C’était une masse qui avait caché la lumière pendant un instant, nul n’avait eu peur mais tous avait trouvé ça étrange. Alors au café, après la messe, les hommes se mirent à discuter d’une sorte de planeur, très certainement un communiste qui avait voulu les provoquer. De leurs côtés, les femmes restées sur le parvis, inventaient des histoires de démons et de sorcellerie, il n’y avait rien de très naturel dans tout ça. Les enfants, quant à eux, y voyaient un cerf-volant ou un grand oiseau, peut être même une créature ailée qui pourrait cracher du feu… Le curé prit d’un doute, après la venue d’un groupe de grenouilles croassant à propos d’une malédiction, décida de demander conseil à son évêché.
Ils arrivèrent à deux, écoutèrent l’histoire de la demeure et décidèrent de s’y rendre. Ils jetèrent de l’eau sur les murs, psalmodièrent tout bas des prières en latin, puis burent un coup au café. Cela devrait, très certainement, résoudre les problèmes dirent-ils, avant de s’en aller.
Dés la nuit tombée, alors que les étoiles brillaient de milles feux, une voix s’éleva dans les rues du village. Profondément mélancolique, le chant prit tout le monde à la gorge. C’était beau et triste en même temps. Les villageois sortirent de leurs maisons, les uns après les autres. Ils se regardèrent sans bruits. La vieille du bout de la rue, leur pointa du doigt, avec insistance, la silhouette des ruines. Ils ne surent quoi faire.
C’est la fille du boulanger, Carmen, qui prit la décision pour tous. Elle était maligne et courageuse, tout le monde le lui concédait, mais elle était aussi têtue qu’une bourrique, qui aurait eut elle-même un caractère de cochon. Donc lorsqu’elle prit la lampe à huile de son père, tous surent que personne ne pourrait l’empêcher d’y aller. Comme on ne pouvait pas décemment laisser une femme y aller seule, la plupart des hommes la suivirent ; lui demandant, tout de même, tous les dix mètres, d’aller moins vite.
Alors qu’ils arrivaient à proximité des ruines, la voix se tut soudainement. Le chant les avait porté mais le silence leur fit peur. Sans un mot, ils se rapprochèrent les uns des autres, attirés malgré eux par la faible lueur de la lampe de Carmen. Soudain, une voix délicate provenant d’au dessus d’eux, descendit sur la bâtisse, comme la rosée l’aurait fait sur l’herbe des champs. “Pourquoi t’es-tu arrêté, mon aimé ?”. Si pure, si cristalline, qui pouvait posséder un timbre de cette si grand pureté ? Mais nul ne répondit à la voix. Pas même un mouvement d’air ou un chant de grenouille. Une demi-heure passa, sans que personne n’osa bouger. Une cigale puis deux, doucement, la nuit reprit ses droits. Sans un mot, Carmen se retourna et reprit le chemin du village. Tous virent des larmes coulées de son visage. Ils se rendirent alors compte, qu’eux même avaient pleuré. Ils ne dirent rien et suivirent la jeune fille, rentrant sans un mot dans leurs maisons.
Personne ne put trouver le sommeil, troublés par ce qu’ils avaient entendus. Carmen serra ses draps sous son menton. Elle savait ce qu’il chantait, elle l’avait compris. Qui mieux qu’elle, pouvait le comprendre… Elle était une fille avec du caractère, pas forcément la plus jolie mais certainement la plus éclatante. De nombreux hommes, qui avaient même parfois l’âge de son père, avaient tenté leurs chances ; à leurs manières, bien sur, par une tape sur les fesses, en la forçant un peu pour qu’elle les embrasse, en déclamant de beaux discours ou tendant timidement des bouquets de fleurs. Ils avaient de fait de leur mieux pour la séduire mais elle restait dédaigneuse, aucun d’entre eux ne lui plaisait. Ce qu’il ne savait pas, à part un, c’est que son coeur était déjà pris. Volé par le plus séducteur, bonimenteur mais aussi mignon, des gars de son âge. Il était parti à la ville, il y avait quelques années de cela, après qu’il eut mit enceinte la fille du boucher. Depuis ce temps, elle rêvait de lui, de son visage, de son cul ferme, de sa grande gueule. Elle savait que c’était un salaud, un trousseur de jupons, qu’il y avait des jeunes hommes, mille fois mieux que lui ! Mais qu’importe, c’est ce corniaud qu’elle aimait.
Elle renifla, s’essuyant précipitamment la larme qui commençait à couler sur sa joue. Cette complainte, elle l’avait comprise. Elle savait ce qu’il ressentait, cette peine effroyable, tordante, d’aimer une personne que l’on ne peut atteindre. A moitié sonnée, par tout ce qu’elle revivait, tous les souvenirs qui remontaient, elle s’endormit, une pointe, comme un couteau vrillant, dans la poitrine.
Au matin, le jeune Hector traversa la place de l’église pour se rendre au café. Le village était silencieux, pris de mélancolie. Ses mains dans les poches, la mine à terre, il marchait machinalement, connaissant par coeur le chemin. Il entra dans l’établissement, ôta sa casquette. Il secoua son père, allongé sur une des tables. C’était pour lui, l’heure d’aller travailler. Pas un mot, ni un regard, l’homme releva la tête, se redressa comme il put, renifla un grand coup et posa un billet sur la table. Il passa sa main, mécaniquement, dans les cheveux de son fils avant de lui prendre des mains, sa casquette. Marchant avec peine mais habitude, il sortit de l’endroit, connaissant, lui aussi, le chemin par coeur. Tout en essuyant un verre, Marcel s’approcha de la table du vieux et prit le billet. Il rendit la monnaie au fils avec un clin d’oeil complice. Le gamin sortit avec un grand sourire, cette fois, c’est sur, il en avait assez pour s’acheter des billes.
Les villageois n’osaient pas parler du sujet, préférant discuter du temps, de qui allait gagner le match de dimanche. On vaquait à ses occupations, comme d’habitude, comme on l’avait toujours fait. Et puis de jour en jour, on oublia. On perdit ce que l’on avait ressenti alors et c’est là, que les langues commencèrent à se délier. C’était le chant d’une bête avec l’intonation d’un homme, commenta Sophie, la femme de l’instituteur. Il y en avait un qui avait alors gueulé : un sauvage ! Les vieux secouèrent la tête, ce mot leurs plaisait : sauvage. Depuis lors, le nom fut adopté et lorsqu’on parlait du barde, on s’imaginait un homme à moitié nu, recouvert d’une peau d’animal. Les enfants étaient fiers : un Tarzan vivait dans leur village. Le temps passa et le sujet s’épuisa. On oublia alors cette histoire pour recommencer les cancans, comme avant.
Mais Carmen, elle, n’oublia pas. Elle s’était promit que le soir où le chant reviendrait, elle aurait le courage d’aller le rencontrer. Le serrer dans ses bras, pour lui dire qu’il ne fallait pas, que ça n’aidait pas.
Une nuit sans nuages, où l’on pouvait voir comme en plein jour, la voix revint. Tous restèrent dans leurs lits, écoutant sans bruits, la beauté de ce chant. Carmen, décidée, se leva précipitamment. Elle prit des vêtements chauds et sortit doucement par la porte de derrière. Elle courut vers les ruines, priant pour qu’il ne parte pas, comme l’autre fois. Elle entendit alors un rire, quelque chose de léger qui lui provoqua un sourire. Cela venait d’en haut, elle en était sur. Elle leva la tête mais ne vit que des étoiles. Elles étaient brillantes, pleines de charmes. Elle se sentait bien, sous cette voûte. Il y avait une farandole de lumières, une danse de jeunes premières. Elle ne put réprimer un gloussement ce qui fit taire la voix. Elle se mordit les lèvres, tapa du pied, “Carmen que tu es idiote !”. Elle entendit un bruissement derrière elle, instinctivement, elle se retourna vivement. Elle avait le coeur qui battait à tout rompre, était ce de la peur ou de la curiosité, qu’elle ressentait ? Une ombre sortit alors d’un buisson, elle avait la silhouette d’un homme. Carmen, mit sa main devant la bouche. Il l’observait, elle en était sûr. Il ne disait rien mais elle comprenait. Lentement, il pointa un doigt vers le ciel. Carmen souleva la tête et vit alors, dans la trajectoire désignée, un éclat plus fort que les autres. C’était elle, Carmen en était sur. Elle baissa son regard mais l’ombre avait disparu. Surprise, elle sursauta. C’est alors qu’elle sentit une plume caresser son cou. Il se cachait derrière elle. Elle ne put se l’expliquer, mais en ce moment, elle n’avait pas peur. Elle se sentait en sécurité, comme protégée. Une aile blanche passa au dessus de son épaule droite, tandis qu’une autre, brisée, se dévoila de l’autre côté. Il était tombé, il ne pouvait pas remonter.
Elle se retourna, le coeur triste pour lui, dans son mouvement et en même temps, il passa, d’un battement, par dessus elle, se cachant à nouveau dans son dos. Il ne voulait pas qu’elle le voit. Carmen tendit ses mains et pris entre ses doigts les plumes de l’empennage blessé, qui s’était de nouveau déployé face à elle. Elles étaient si douces… Comment avait-il fait pour chuter ?
Tout d’abord un murmure, puis de plus en plus fort, il se remit à chanter. Sa voix était claire et puissante mais toujours empreinte d’une grande tristesse. Soudain, il se tut, replia ses ailes derrière elle. Carmen entendit un grand froissement, il essayait de s’envoler. Elle s’avança un peu, pour ne pas le gêner, puis se retourna. Il n’était plus là. Elle leva la tête et vit une ombre se diriger vers les étoiles, puis retomber. Le chant reprit alors comme s’il ne s’était jamais arrêté. Carmen sentit de l’eau glissé dans son cou, comme une fine pluie qui descendait du ciel. La voix d’une femme, claire et limpide glissait avec les gouttes dans ses oreilles : “Pourquoi continue-t-il ? Dîtes lui d’arrêter, s’il vous plaît, il va finir par se tuer…”. Carmen reconnut une peine non feinte dans cette déclaration, quelque chose qu’elle reconnaissait, qu’étaient-ils, ces êtres étranges et pourtant si familier ? Comme pour répondre à cette question, le chant s’intensifia mais cette fois, la jeune fille comprit ce qu’il dit. “Ma douce et tendre étoile, jamais je ne cesserais de vouloir te rejoindre.” L’homme apparut à côté de Carmen, cachant son corps par son aile encore intacte. Il continua de parler, le ton grave mais emplis d’amour, “je peux chuter en essayant, me briser le corps, s’il le faut, mais tant qu’il me restera un souffle, je tenterais de t’atteindre, de te prendre dans mes bras !”. Des sanglots dans la voix, l’étoile murmura : “Arrête, je ne t’aime pas… Pas comme ça… Pas à ce que tu meurs, pour moi”. L’homme s’étrangla, son corps entier s’affaissa, ses ailes le recouvrèrent, comme pour le protéger. “Mais ne vois tu pas… Mon coeur est à toi… Si je ne t’aime pas, je ne vis pas…”. C’en était trop pour Carmen, elle se jeta sur l’homme, passa à travers ses plumes pour le serrer très fort dans ses bras. “Pourquoi faîtes vous cela ? Elle est une étoile, vous ne pourrez jamais la rejoindre. Oubliez cette idée, vous en mourrez. Elle vous en supplie, je vous en conjure.” L’homme, avec plein de tendresse, recouvrit Carmen de ses ailes, elle ne pouvait voir son visage, ni discerner ses traits. Il avait formé un cocon, qui les coupait de toute lumière. Il s’approcha de son oreille et murmura : “j’ai abandonnée, une fois, et c’est là, où je me suis écrasé”.
Elle le serra dans ses bras, les plumes lui grattant le nez, elle éternua. “Alors, mon coeur, on s’enrhume ?”. Carmen releva la tête de son traversin et vit le visage d’un homme, éclairé par un mégot de cigarette. Un bras derrière la tête, le dos posé contre un coussin. Il souriait, tout seul, dans la nuit. “Je sais que j’ai pas été un bon gars pour toi. Mais comme tu le sais, on me chasse… Je vais en ville, voir un de mes cousins, il a du boulot pour moi. Je te demanderais pas de me suivre, parce que j’suis un sale type et j’sais pas si je peux m’arrêter de l’être… En tout cas, où que j’aille, il y aura toujours une place pour toi.” Il tourna sa tête vers elle, il pleurait. “Toujours la première place, ça je peux te l’assurer ma Carmen.” Il renifla un grand coup, souleva vivement les couvertures. Il passa son pantalon. “D’accord.” Il se retourna. “Comment ça ?” Carmen s’assit sur le lit, la poitrine découverte, et même s’il les chérissait, en cet instant, il ne regarda que ses yeux. “Si je te suis, tu me feras souffrir, si je reste, ton absence s’en chargera pour toi. Quelle solution choisir, dans un amour maudit ?”. Il prit sa chemise, sans cesser de la fixer. Il accrocha, vivement et un à un, ses boutons. Il avait pris l’habitude de partir précipitamment. “Adieu, Carmen. Je t’aime, je t’aime, je t’aime…” Il se retourna dans un sanglot et sans un mot de plus, ouvrit la porte pour disparaître dans la nuit.