« Vivre, vivre… »
Tu n’as que ce mot à la bouche.
Tu veux tout ressentir,
Tout planifier.
Le 4 à Madrid,
Le 7 chez mamie.
Tu veux être heureuse,
Croire que ce monde est fait pour toi,
Qu’il suffit de se relever les manches,
De ne pas regarder en bas.
Moi, je veux perdre mon temps ;
Tourner la page des vieux livres,
Sentir leurs odeurs d’antan.
Tu me demandes de te suivre,
De te soutenir.
D’être là lorsque tu chutes,
De panser tes plaies,
De t’aimer dans la douleur,
Dans la vieillesse.
Quand tu es méchante,
Jalouse, pute.
Tu me demandes de me sacrifier,
De sauter du pont si tu le fais.
Et bien sûr, sans équivoque,
Tu me promets la réciproque.
Je veux seulement regarder les nuages,
Imaginer leurs formes.
Être dans un avion sans pétrole,
Ne jamais me poser,
Tourner sans m’arrêter.
Tu me lis dans tes magazines :
Je suis 26 B et 17 A,
Plus rouge que mauve.
Quand je rêve chute et mort,
Tu m’analyses et me résumes :
DÉPRESSIF
Pourtant, je ne demande rien.
Rien, à part du temps,
Du temps pour attendre
Que défile ce temps.
Tu veux que je sois,
Ce que tu désires pour toi.
Ai-je au moins une représentation
Dans ton théâtre de chiffons ?
J’aime regarder le cours des ruisseaux.
Les voir comme de longs tracés sans fin
Toujours les mêmes chemins
Mais jamais les mêmes eaux.
Je veux vieillir, mourir.
Dans une seconde, minute.
Dans un an, un siècle.
Je veux que tout se termine
Parce que mon histoire,
Comme toute histoire,
A un début et une fin.
Tu refuses de partir,
D’admettre qu’il faille vieillir.
Des crèmes sur tes rides,
Tes mains, tes jambes.
Tu luttes contre la cellulite,
La peau d’orange.
Tu te bats contre toi,
Contre ton fonctionnement.
Tu vas à contre courant.
J’ai peur de ce que tu vas devenir
Lorsque tu vas tout découvrir.
Un vieux corps tremblant
Avec des yeux d’enfants.
Tu me supplieras de te rassurer
Car j’ai promis d’aimer
Celle qui était comme celle qui sera.
Mais je ne serai déjà plus là,
Aspirer dans ma contemplation du néant.
Je veux sentir l’herbe du jardin,
Plonger mon regard dans ce qui grouille
Et y voir des vies que j’aurais pu mener à bien.