A quoi aurais-je pu m’attendre d’autres ? J’étais assis là, à l’attendre, pensant qu’elle pouvait à chaque mouvement m’indiquer, par message codé, ce que je devais faire. Si elle me regardait dans les yeux ou remettait ses cheveux, si elle riait à mes blagues, en faisait des pires, si son regard brillait parfois pour s’éteindre aussitôt, alors tout cela disparaissait dans son ton froid et manipulé. Elle jouait un rôle, portait un masque. Je ne pouvais pas voir à travers, malgré mon acharnement, qui était-elle vraiment derrière ce loup ? Elle était atteinte de la maladie des acteurs, celle qui les pousse à jouer leurs vies. A devenir ceux qu’ils aimeraient être, en poussant leurs véritables natures en dessous du tapis. Elle me plaisait, c’était certain, mais cette froideur me terrifiait. Comment aurais-je pu embrasser des lèvres qui me mentaient ? Alors j’attendis un signe, un mouvement qui aurait pu m’indiquer, même par message codé, ce qu’elle voulait réellement.
Je devais faire un pas, pas grand chose, juste assez pour qu’elle puisse comprendre sans se sentir obligée. J’avais un rôle, une hiérarchie existait entre nous, la briser pouvait nous conduire à tout perdre. Peut être même alors, aurait-elle refusé d’abandonner sa position. Son regard m’aurait donné raison mais sa parole continue et sans tressautement m’aurait expliqué que j’avais eu tort. Cela aurait été la pire des choses, de voir qu’un coeur peut être mis au silence par la raison. Un homme spontané aurait mis tapis, juste pour voir, pour ne pas avoir à attendre, quitte à tout perdre. Mais je ne suis pas cette personne là. Je peux lire dans les regards, je voulais me plonger dans le sien. Mes sentiments naissants pouvaient brouiller ma perception, c’était un risque que j’avais pris. Alors j’attendis. Cachant, moi aussi, à travers un masque différent, non celui des acteurs mais celui des timides maladifs, mes propres émotions. Plus le temps passa, plus je me rendis compte, elle était aussi douée que moi. Certainement même plus. Avait-elle déjoué ma manigance et maintenant s’amusait-elle à mes dépens ? C’est le problème des gens comme moi, nous préférons nous imaginer des conversations plutôt que de les avoir. Prendre le chemin le plus court vers le moins d’interactions est un TOC que nous avons. Cela s’est inscrit en nous pour ne pas avoir à attendre ce que nous craignons au plus profond : “je sais qui tu es et tu me dégoûtes. Un moins que rien, emplis de défauts, que les qualités, avec lesquelles tu te pavanes, peuvent à peine masquer.”
Je me cachais, espérant un signe, même un message codé, pour ne pas avoir à me tromper. Et puis un jour, lors d’une conversation, je compris. Elle était avec un autre. Cette phrase me suffisait. Assez puissante pour briser mes attentes et mes espoirs. Cette vérité contenait tout. Quoi dire de plus ? Je m’enfonçai dans mon siège en marshmallow et n’eut plus qu’une seule volonté, celle de disparaître, enseveli sous des kilos de matières sucrés. L’avait-elle trouver pendant mon hésitation, pendant cette phase où nous nous fixions l’un l’autre, se demandant qui ferait le premier pas ou depuis le départ, j’avais cru à un mirage, m’enterrant dans les mensonges de mes conversations secrètes.
A quoi aurais-je pu m’attendre d’autres ? Lorsqu’on patiente trop, le monde change, emportant avec lui les rêves d’un moment. Faut-il pour autant, vivre à l’instant, croire que notre vie se résume en une seconde et que si on la rate, tout est à refaire à la suivante ? Quel est le bon timing, celui qui nous satisfait vraiment, existe-t-il réellement ?
Depuis, je plonge mon regard dans le sien, riant à ses blagues, la regardant sourire aux miennes. Nous laissons nos masques glisser, puis un peu maladroitement, en nous excusant, nous les réajustons.